‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 48 sur 66 · JEUX PARLEMENTAIRES · texte numérisé non relu

JEUX PARLEMENTAIRES

dans un pays où il y a, autant et plus qu'ailleurs, des hommes remplis d'honneur et de probité 1 Pourquoi se sont-Us désintéresses des affaires publiques? Pourquoi en ont-ils abandonné la direction à ce monde interlope des politiciens, où Ton ne compte — à de rares exceptions près — que des médiocres ou des suspects?

Je sais bien que le suffrage universel est aveugle. Mais est-ce qu'il est vraiment impossible de lui rouvrir les yeux? Est-ce que tout ce qu'il y a de sain et de propre en France ne va pas, à la En, secouer son indifférence, son scepticisme et son dégoût, et s'unir, et balayer toutes ces impuretés et faire un peu le ménage de la patrie? Hélas 1 on n'ose pas l'espérer. Quelqu'un racontait, un jour, devant Théophile Gauder, je ne sais plus quelle histoire de brigands qui avaient arrêté une diligence et détroussé les voyageurs.

c C'est singulier, dit le sage poète. J'ai souvent entendu parler de bandes de voleurs, et jamais d'une bande d'honnêtes gens. ]»

Il avait bien raison. Les honnêtes gens ne savent pas se mettre en bande. Et tout le mal vient de là.

21 novembre iS^S»

Mort d'Alexandre Dumas

cette heure où la France prend le deuil d*un de ses plus glorieux fils, où s'éteint Tun des astres les plus brillants de sa couronne d'étoiles intelleauelles; à cette heure où j'apprends la mort subite et si inattendue d'Alexandre Dumas, j'ai, plus qu'un autre peut-être, le devoir de me faite l'interprète de la douleur de tous, et voici pourquoi :

Lorsque fut jouée la Trincesse de Bagdad, je rédigeais un feuilleton dramatique, et j'eus le malheur d'écrire une page de cridque dont le ton général offensa l'auteur. Eut-il le tort — bien excusable, au lendemain d'une soirée houleuse — de m'en vouloir de ma sincérité I Dans des cir-

c:onstances semblables, nous avons tous maudit nos juges. Mais seulement pendant la période traditionnelle, pendant yingt-quatre heures. La rancune de Dumas fut plus longue» et, plusieurs années après, même quand je fus devenu son confrère à l'Académie française, il y avait entre nous un obstacle à la sympathie, un c froid », comme disent les bonnes gens, qui m'a rendu très malheureux.

Ohl combien de fois j'ai regretté ce misérable feuilleton! Méprisez-moi, gens à principes, &mes inflexibles I Si c'eût été à refaire, j'aurais déclaré que la Trincesse de Bagdad était le plus bel ouvrage de celui à qui nous devons tant de chefsd'œuvre. J'étais désolé d'avoir contristé d'une façon durable un grand écrivain, et de ne pouvoir m'excuser et lui dire combien je l'admirais. Mais la réserve hautaine de Dumas interdisait toute expansion de ma part. Nous étions c brouillés » — chose et mot absurdes — et je n'aurais pu faire le premier pas sans manquer de dignité. Or, je suis capable de bien des concessions, mais pas de celle-là.

Dumas le comprit. Impressionnable comme une femme et susceprible de ressentiment, il était pourtant plein de grandeur d'âme et de générosité. Un incident survint, qui rompit la glace. Un acte de moi, le Tater, à la veille d'être représenté au Théâtre-Français, fiit brutalement et sottement

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interdit par mesure ministérielle, et je publiai mon petit drame, tenant à mettre sous les yeux du public les pièces du procès. Dès le lendemain, je recevais d'Alexandre Dumas une cordiale et noble lettre, oil il me plaignait, m'approuvait et me tendait fraternellement la main.

Ahl comme je répondis tout de suite, et avec quelle effusion de coeuri S'il y eut un ou deux mots illisibles dans ma lettre, c'est qu'une larme d'attendrissement était tombée sur le papier. Merci, ô politiciens, d'avoir tremblé, avec votre courage ordinaire, devant les conséquences de la représentation d'une pièce en un acte. Je vous dois d'avoir fidt cesser, entre un Maître illustre et moi, ce malentendu. C'est grâce à vous, que, pendant ces dernières années, me trouvant très souvent auprès d'Alexandre Dumas aux séances de l'Académie, à la Commission des Auteurs, à la uble hospitalière de notre ami commun Léon Cléry, enfin en toutes occasions, j'ai pu entourer le Maître de mon affectueux respect et que j'ai eu la joie de m'apercevoir qu'il n'y était pas insensible.

Il y a quelques jours, à l'inauguration du monument d'Emile Augier, nous échangions encore une poignée de main et des paroles amicales.

Bien qu'un peu souffrant depuis plusieurs semaines, il avait tenu à rehausser par sa présence l'édat de cette solennité littéraire et à honorer

personnellement la mémoire d'un émule que l'opinion avait jadis voulu lui donner pour rival. L'auteur du Vemi-éMonde venait saluer l'auteur du Gendre de iM, Toirier. Le puissant visage de Dumas — encore plein d'expression et de vie, hélas I — souriait au buste du mort, et c'était un spectacle émouvant, — car malgré le caprice momentané de la critique qui se montre fort injustepourAugier,lamodepasse,leschefs-d'œuvre demeurent, — et les deux comédies que je viens de citer resteront certainement comme les documents les plus considérables et les plus parfaits, au théâtre, sur la sdciété moderne.

Nul ne pouvait prévoir alors le coup de foudre qui allait renverser le robuste Maître, sur qui l'âge semblait n'exercer aucun ravage, cet hercule, fils d'un autre hercule, de ce conteur shakespearien qu'on appelait le Bon Géant et qui lui avait transmis saforce physique et son génie. Alexandre Dumas, qui me racontait, tout récemment, dans une conversation intime, ses héroïques habitudes d'hygiène, et qui semblait destiné à dépasser les limites ordinaires de la vie, cet homme, si vigoureux, ne voyait pas, derrière lui, dans l'ombre, la Mort, sinistre bûcheron, qui, déjà, prenait son élan et levait sa cognée.

Du moins, il meurt en pleine gloire. Ses ouvrages — même les plus discutés — triomphent en ce moment sur la scène française, cet cAmi des

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Femmes, notamment, qui fut mal compris naguère et dont on peut contester la donnée» mais oii Dumas a jeté les mots étincelants et profonds arec la prodigalité de Tourville ordonnant, au combat de la Hogue, de charger les caronades de ses vaisseaux avec des sacs de louis d'or.

En recueillant, d'ailleurs, les aphorismes, les anecdotes spirituelles ou charmantes, et, aussi, d'une haute philosophie, qui fourmillent en son œuvre, on composerait, certes, un livre qui ne le céderait en rien aux célèbres éMaximes de La Rodiefoucauld.

C'est le cœur gros de chagrin que j'écris ces lignes, et l'on ne peut attendre de moi que je retrace aujourd'hui l'admirable carrière du grand écrivain que nous pleurons, et ses victorieuses éupes.

Alexandre Dumas est, sans conteste, le plus puissant des auteurs dramatiques de notre temps. Sa concepdon du théâtre est forte, simple et, au fond, absolument classique. Il a le dédain des intrigues ingénieuses, de ce qu'on appelle, dans l'argot des coulisses, les ficelles. Chez lui, Tacdon impétueuse court au dénouement, les rirades sont d'une mordante éloquence, le dialogue édncelle en éclairs d'épée. Ses personnages brûlent d'une vie intense, se profilent en types, s'affirment en caractères. Mais il n'est point seulement, comme la plupart des auteurs comiques, un satirique et

un peintre de mœurs. Il soutient des thèses, il pose des questions, il prétend faire triompher des idées, paradoxales quelquefois, audacieuses toujours^ très souvent saines et vraies. C'est le plus sincère et le plus indépendant des penseurs et des moralistes.

Une preuve éclatante de lapuissance de Dumas, c'est que ses œuvres maîtresses — même la si touchante, mais si lointaine, Vame aux Camélias ~- n'ont pas encore subi, bien qu'aucune n'ait guère quitté la scène, cette défaveur passagère, qui semble la période critique, l'âge difficile des pièces de théâtre. Mais, dussent-elles, parla suite, être un instant submergées dans le chaos esthérique où nous nous agitons, je ne suis pas inquiet de l'avenir pour elles, et je leur prédis de superbes revanches. Elles ont des beautés impérissables, la logique, la clarté, l'émorion, l'éloquence, le style ferme et pur, l'esprit surtout, — oui, l'esprit, cette jolie fleur de la pensée qui ne pousse qu'en terre de France, — et, quoi qu'on en dise, nous ne nous dégoûterons jamais de ce genre de beautés-là.

L'œuvre d'Alexandre Dumas est faite pour demeurer.

La disparition de ce mâle écrivain, de ce philosophe hardi, de ce cerveau sans entraves, va causer, chez nous et au loin, une sincère tristesse. Aussi bien sommes-nous consternés d'avoir vu, en si peu de temps, tomber les plus grands et les

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meiUeun — Taine, Renan, Leconce de Lisiez Pasteur, Alexandre Dumas I ^ et nous nous demandons avec anxiécë qui prendra leur place.

O jeunesse, assez de dilettantisme, de rêves confus et de vagues musiques I Au travail! Revenez à Tart robuste et viril, où la forme est sur la pensée, comme la chair sur les os, et faites oeuvre d'hommes, il en est grand temps. Une faut pas que notre pays perde la place qu'il occupait, la première de Taveu de tout l'univers, dans le doniaine de la pensée. Voyez comme la Mort édaircit les rangs de notre élite intellectuelle, du bataillon sacré des poètes et des penseurs.

Jeunes gensi au drapeau I

98 mvimhn i8^f.

Une Pétition

f ES dieux m'en sont témoins» ^ Vénus particulièrement : — j'avais pris la ferme résolution de garder le silence sur Oscar Wilde. A mon modeste avis, la Presse française s'occupait beaucoup trop de cet infortuné, mais très répugnant personnage. Si je me décide à parler de lui, c'est que Ton m'y force.

Une pétition en sa faveur, adressée à la reine Victoria, fait, depuis quelques jours, le tour des journaux, et j'apprends, non sans surprise, que cette pétition sera, sans aucun doute, revêtue de ma signature.

Peut-être la civilité puérile et honnête auraitelle exigé qu'on me consultât, avant d'imprimer

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Femmes, nocamment, qui fut mal compris na^èie ec donc on peut contester la donnée, mais où Dumas a jeté les mots étincelants et profonds aTec la prodigalité de Tourville ordonnant, au combat de la Hogue, de charger les caronades de tes vaisseaux arec des sacs de louis d'or.

En recueillant, d'ailleurs, les aphorismes, les anecdotes spirituelles ou diarmantes, et, aussi, d'une haute philosophie, qui fourmillent en son œuvre, on composerait, certes, un livre qui ne le céderait en rien aux célèbres éMaxîmes de La Rodiefeucauld*

C'est le cœur gros de chi^grin que j'écris ces lignes, et l'on ne peut attendre de moi que je retrace aujourd'hui l'admirable carrière du grand écrivain que nous pleurons, et ses viaorieuses éupes.

Alexandre Dumas est, sans conteste, le plus puissant des auteurs dramatiques de notre temps. Sa concepdon du théâtre est forte, simple et, au fond, absolument classique. Il a le dédain des intrigues ingénieuses, de ce qu'on appelle, dans l'argot des coulisses, les ficelles. Chez lui, l'action impétueuse court au dénouement, les tirades sont d'une mordante éloquence, le dialogue étincelle en éclairs d'épée. Ses personnages brûlent d'une vie intense, se profilent en types, s'affirment en caractères. Mais il n'est point seulement, comme la plupart des auteurs comiques, un satirique et

un peintre de mœurs. Il soutient des thèses, il pose des questions, il prétend faire triompher des idées, paradoxales quelquefois, audacieuses toujours, très souvent saines et vraies. C'est le plus sincère et le plus indépendant des penseurs et des moralistes.

Une preuve éclatante de la puissance de Dumas, c'est que ses œuvres maîtresses — même la si couchante, mais si lointaine, Vante aux Camélias — ^ n'ont pas encore subi, bien qu'aucune n'ait guère quitté la scène, cette défaveur passagère, qui semble la pâiode critique, Tâge difficile des pièces de théâtre. Mais, dussent-elles, parla suite, être un instant submergées dans le chaos esthétique où nous nous agitons, je ne suis pas inquiet de l'avenir pour elles, et je leur prédis de superbes revanches. Elles ont des beautés impérissables, la logique, la clarté, l'émotion, l'éloquence, le style ferme et pur, l'esprit surtout, — oui, l'esprit, cette jolie fleur de la pensée qui ne pousse qu'en terre de France, — et, quoi qu'on en dise, nous ne nous dégoûterons jamais de ce genre de beautés-là.

L'œuvre d'Alexandre Dumas est faite pour demeurer.

La disparition de ce mâle écrivain, de ce philosophe hardi, de ce cerveau sans entraves, va causer, chez nous et au loin, une sincère tristesse. Aussi bien sommes-nous consternés d'avoir vu, en si peu de temps, tomber les plus grands et les

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droit au ciel, bien que diaigé de toutes sortes de crimes, parce qu'il est mort un instant après avoir chassé les mouches qui irritaient la plaie béante d'un porc fraîchement ^orgé. Entre nous, le souyenir de Tanimal secouru par le sultan M ourad me paraissait même tout à fait opportun.

J*en étais U, quand voici qu'on publie le texte de la pérition. 11 m'étonne, et je me mets à réfléchir. C'est c au nom de l'Humanité et de l'Art » qu'on implore la grftce d'Oscar Wilde. En ce qui concerne l'Humanité, nous sommes d'accord, bien que le mot c animalité » m'eût paru plus exact. Mais l'Art?

Qu'est-ce que l'Art vient £dre id?

Oscar Wilde a peut-être du génie. Comment le saurais-je? J'ignore la langue anglaise. Il y a bien une traduction, toute récente, d'un de ses ouvrages, le Tortrait de Vorian Gray^ et des gens de goût m'assurent que ce conte fantasrique n'est pas sans mérite. Mais, depuis que des voyageurs et des polyglottes m'ont affirmé qu'Edgar Poe écrivait médiocrement et ne devait son succès en France qu'à la version de Baudelaire, je ne sais plus que penser. Ce que je sais fort bien, par exemple, c'est qu'Oscar Wilde — avant ses malheurs ^ était absolument inconnu chez nous.

11 avait pourtant déjà fait un séjour à Paris et il y avait laissé le souvenir d'un insupportable poseur, voilà tout. Depuis son aventure, — n'in-

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