‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 57 sur 66 · DEUX JEUNES · texte numérisé non relu

DEUX JEUNES

sion de leur génie, rappellent la célèbre enseigne du barbier : a Demain, on rasera gratis 3>.

Les plus agités de nos esthètes, qui prophé»

tisent si bruyamment, chaque jour, l'avènement d'un art nouveau, sont précisément ceux — il con* vient d'en prendre acte — à qui nous faisons de*> puis plus longtemps crédit. Nous voulons bien attendre encore l'échéance tant de fois ajournée; mais ils nous permettront d'avoir une préférence pour les braves gens qui paient comptant.

C'est le cas d'Henri Lavedan et de Paul Margueritte. Bien qu'ils se soient produits dans le monde des lettres juste à l'époque où commençait à sévir cette fureur de théories et de discuis* sions d'art, ils n'ont pris part à aucune. Ils se sont épargnés cette perte de temps et ont évité ce ridicule. Ils ont prouvé le mouvement en marchant. Ils ne nous ont pas promis du nouveau ; ils nous en ont donné.

Ces dialogues de Lavedan, ces tableautins d'une touche si libre et d'une couleur si vive, sont d'une originalité incontestable. Ne me dites pas qu'il n'a point inventé cette forme de brève satire. Ses prédécesseurs se sont servis du même moule, soit, mais la pâte qu'il y verse est relevée d'épices dont il a, seul, le secret ; et ni Gustave Droz, ni Ludovic Halévy, ni Gyp — qui sont les maîtres du genre — ne l'ont empêché d'y être vraiment lui-même.

Ce qui me frappe, dans ces dialogues éton-

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nanti, c'est que, tous Tesprit et la grâce, je sens l'indignation frémir. Ces viveurs, ces jouisseurs, ces assouvis, dont U haute société moderne fournit au peintre de mœurs unt de déplorables modèles et dont il nous donne des portraits d'une si cruelle exactitude, je suis certain qu'il les déteste.

Un lecteur inattentif et superficiel pourra, seul, ptendre Lavedan pour un sceptique. Rien en lui du coupable dilettante qui tourne ses pouces devant la décadence de son siècle et trouve le spectacle divertissant. Dans bien des pages de Lavedan, ^et particulièrement dans son dernier livre. Leurs Sœurs, — le ton change, s'attendrit, la douce émotion palpite. Ce terrible moqueur a conservé toutes les saines croyances, et c'est parce qu'il voit autour de lui unt d'égoïstes et de blasés vivre sans amour et sans bonté, oublier le devoir et manquer à l'honneur, qu'il est pour eux si sévère. Partout, sous son ironie, j'entends gronder la bonne colère de l'honnête homme.

Quant à Paul Marguerine, il est certainement un des plus parfaits parmi nos conteurs, — et nous en avons beaucoup, et d'excellents. Il a commencé par suivre le bataillon des naturalistes, mais pas longtemps. N'a-t-il pas signé, en prenant son congé, c la protestation des cinq :» contre le maître de Médan?Tout le monde Ta oubliée, cette fameuse protestation, Margueritte tout le premier, et Zola lui-même, j'en suis certain. Feu de

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paille, ces querelles littéraires. Pourtant, de l'école abandonnée et reniée, Margueritte a gardé la bonne habitude de l'observation exacte, du travail d'après nature.

Il demeure un réaliste, mais un réaliste délicat, ayant du goût, du tact, sentant et aimant les nuances, écrivant d'une plume ferme et légère. L'art si difficile de conter, c'est-à-dire d'évoquer à la fois des physionomies, des sentiments, et aussi le milieu, l'atmosphère ambiante, le temps qu'il fait, l'heure qu'il est, l'art de montrer en même temps l'homme et la nature, les cœurs et les paysages, cet art que Guy de Maupassant a poussé jusqu'au degré suprême, Margueritte, lui aussi, en est absolument maître.

Mais je ne trouve point chez lui — et je ne m'en plains pas — le pessimisme noir, le fond de cruauté qui me gâtent un peu l'admirable prosateur de TBoule-de^uiftt de Tel-cémi. A coup sûr, la lecture des livres de Margueritte n'inspire pas la joie de vivre. Très délicat, il n'est pas heureux. La vie, pour lui comme pour tous, si incomplète et si médiocre, l'a fait souffrir et lui a laissé dans le cœur bien du dégoût. Mais sa nature est douce. Nullement romanesque, il est resté tendre. Sa mélancolie se tempère d'indulgence et son amertume de résignation. En un mot, c'est un poète et, pour se consoler des tristesses de la réalité, il a recours aux nostalgiques ivresses du rêve et du souvenir.

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Enënidîancletalentdeces deux écrivains, je fais encore une découverte qui m'enchante; c'est que l'un et l'autre ne seservent jamaisqued'unelangue très simple. Chez eux, aucun pédantisme, aucune prétention à grossir le vocabulaire, à réformer la syntaxe. Sans doute, Lavedan, par la nature spéciale de ses observarions, a dû largement accueillir les mots d'aigot, mais l'anatomie de sa phrase est absolument classique; et le style de Margueritte est d'une pureté enchanteresse. Ils ont cent fois raison. Le difficile, ce n'est pas d'écrire autrement que les autres, mais mieux que les autres.

Ai-je ici parlé de Henri Lavedan et de Paul Marguerittecommeilsméritentqu'onparied'eux?

J'y ai tâché, du moins; car, en me dédiant leurs derniers livres, ils m'ont donné une vive joie, je le répite; et, de ma vie littéraire, qui fiit laborieuse, une des récompenses les plus chères est l'amitié de ces deux vrais c jeunes », qui n'ont point gagné de cheveux blancs à pérorer sur l'esthétique et qui ont accepté la seule discipline salutaire pour l'homme de lettres :

Obéir toujours à sa nature et fidre de son mieux.

19 dicemhre 189$'

Étrennes et Pourboires

E qui est donc ce vers alexandrin, qui»

du reste, n'a rien d'extraordinaire:

Je hais les almanachs et je hais les cadrans?

De moi» qui sait? Pourtant ne le cherchez pas dans mes œuvres complètes, car il me semble bien qu'il n'a jamais été imprimé que dans ma mémoire; et je l'ai peut-être lu quelque part. Mais enfin, tel que le voilà, il est absolument d'accord avec le mélancolique état d'esprit oii je me trouve, ce soir de Saint-Sylvestre. La belle avance d'être

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ti ezactemenc renseigné surle quantième du mois, le jour de la semaine et l'heure qu'il est! Que le diable emporte ce calendrier qui m'affirme que Tannée va finir, et maudite soit cette pendule dont les deux aiguilles vont se rejoindre sur le chiffre XII et qui, tout à l'heure, sonnera solennellement le^emier minuit de 189^.

Ne le sais-je pas assez et même trop, que les heures s'envolent? Est-ce que je ne sens pas, à chaque émodon nouvelle, comme le héros de Balsac, se recroqueviller et se réduire sur ma poitrine la peau de chagrin mystérieuse? Que ne suis-je un de ces Bédouins du Sud algérien, qui vivent une vie monotone dfins un pays où la température est toujours à peu près la même» où les nuits et les jours sont de longueur pareille, où l'on songe moins qu'ailleurs à la fuite du temps, un de ces Arabes qui ignorent leur âge et qui, lorsqu'on les interroge à ce sujet, répondent vaguement et avec indifférence : c Je suis né dans l'année où il y a eu beaucoup de dattes, » ou bien : c à l'époque où beaucoup de moutons sont morts de l'épidémie I 3>

Ahl ce sont des sages. Ils se hâtent d'oublier le nombre des Ramadhans qu'ils ont célébrés; tandis que moi, je sais trop bien, pour mon malheur, le chiffre de mes Jours de l'An, depuis ceux de ma toute pedte enfance, quand mon père, grenadier de la garde nationale, me donnait à

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