‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 58 sur 66 · ÉTRENNES ET POURBOIRES · texte numérisé non relu

ÉTRENNES ET POURBOIRES

déchiffrer le compliment colorié que venait de lui offrir le tambour de la compagnie, jusqu'au Jour de l'An de demain, qui va mettre à sec mon portemonnaie.

Ne craignez rien. Je ne prétends pas vous resservir la diatribe traditionnelle contre lesétrennes. Au contraire, j'approuve cet usage, bien que j'en sois — vous vous en doutez — une des victimes durement éprouvées. Mais tant mieux I Le pedt monde en profite. L'étrenne n'est pas l'aumône, elle peut être acceptée sans honte et gaiement; et les jours de bonne aubaine ne sont déjà pas si nombreux pour les pauvres diables. Dans la Salente sociale qu'on nous fait entrevoir à travers la brume de tant de prophéties, il n'y aura sans doute plus de riches ni de pauvres, et les étrennes seront supprimées. Quand même nous ne jouirions pas alors devant la fortune d'une égalité aussi parfaite que celle qu'on nous promet, nous serions, les uns trop rigoureusement justes pour donner des cadeaux, les autres trop scrupuleusement fiers pour en recevoir. Ohl je sais bien que chacun aura droit à son écuelle de haricots et qu'il n'y aura même plus d'argent monnayé. N'importe, ce sera triste; et, en attendant cet âge d'or, conservons, s'il vous plaît, ces vieilles coutumes de largesse périodique, ces jours de détente de l'égoïsme, où le moins généreux est tout de même obligé d'avoir quelque courage à la

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poche et de mettre dans la main du misérable on peu d'argent inespéré, de cet aigent qui, selon la jolie expression populaire, tombe du cîeL

Il y a des abus, c'est vrai. Par exemple si, demain, par hasard, j'entre dans un café où je n'ai jamais mis les pieds, le garçon me soulagera d'une pièce ronde en me prâentant, sur une soucoupe, un cigare de deux sous cravaté de rose* Bahl je m'exécuterai de bonne grâce. L'action d'accepter un « bakchich » ne me choque que chez les députés; et j'ajoute que le suffrage universel ne partage pas mes répugnances, puisqu'il a renvoyé à la Chambre plusieurs concussionnaires absous et encouragés.

En gâiéral, je me méfie de l'homme austère —on le rencontre fréquemment — qui s'indigne contre la coutume des étrennes et des pourboires. Certes, il a toujours à vous donner d'excellentes raisons tirées de la saine morale et de la haute politique; il tonitrue et fulmine au nom de la dignité humaine. Mais, presque toujours, je finis par découvrir en lui un simple pingre.

C'est convenu, le goût de l'épargne est notre vertu nationale, et la principale force de la France réside au fond de milliers de bas de laine. Cependant, l'économie sordide est un vice abject, et l'avarice un péché capital. Or, nous tombons trop souvent dans ce vice et dans ce péché.

Paul Févai, qui avait beaucoup d'esprit, s'éton*

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