‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 60 sur 66 · ÉTRENNES ET POU.RBOIRES · texte numérisé non relu

ÉTRENNES ET POU.RBOIRES

rexpérience que j'avais acquise déjà des habitudes italiennes, je ne pouvais me faire à l'idée que, tout à l'heure, il me faudrait donner la pièce à cet homme de conversation et de bonne compagnie, à ce savant distingué, à ce délicat bibliophile.

La visite terminée, je me confondis en remerciements et, toujours perplexe, je me dirigeai vers la porte de sortie. Il m'accompagna avec force courbettes et révérences. Je passai sur le palier; il m'y suivit, isaluant toujours. Et, alors, je vis briller dans ses yeux une lueur d'inquiétude, une petite flamme d'angoisse, qui dissipa mes derniers scrupules. Je glissai donc un billet de deux lires dans la main du ce cher confrère 3>, dont le visage s'épanouit soudain. Satisfait du voyageur inconnu, il redoubla de prévenance, descendit, avec moi, jusqu'au bas de Tescalier, et même, — comme le temps s'était gâté, — me prêta son parapluie, que je lui renvoyai par le chasseur de l'hôtel.

Je n'ai raconté cette anecdote que pour prouver à mes lecteurs qu'on ne court en général aucun risque à graisser la patte au pauvre monde. Il est bien entendu qu'on doit tenir compte des usages du pays où l'on se trouve. Ce que le bibliothécaire italien — très mal rétribué, sans doute — acceptait avec reconnaissance, serait, à coup sûr, repoussé avec indignation par un

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fonctionnaire de chez nous, même du rang le plus modeste.

Pourtant» je ne jurerais pas qu'en plus haut lieu le pourboire soit toujours aussi mal accueilli. Mais alors, tenez pour certain qu'il ne s'agit pas de quarante sous.

2 janvier i8g6.

Le beau Dimanche

I iMANCHEdernier,ilfaisaitfrisquec.Fri^ quety pas davantage. Vent du Nord- Est un peu vif, pas trop, ciel clair et gai soleil. Ce n'était pas encore le froid dont nous sommes menacés, le fameux ce bon froid sec »

cher aux sanguins et aux apoplectiques, mais que j'ai en horreur; car, en général, il m'inflige tout de suite la toux et le coin du feu. Dimanche dernier, l'hiver — si tardif, cette année — annonçait seulement ses imminentes rigueurs. Temps parfait pour la flânerie I Je suis allé faire quelques centaines de pas dans le jardin du Luxembourg. Les gens du voisinage avaient voulu, comme

moi, profiter de la belle après-midi et se promenaient, paisibles et endimanchés. C'était la foule, pas assezcompacce pour incommoder, nombreuse cependant, la foule telle que je Taime pour m'y mêler, pour sentir autour de moi beaucoup de vie. Elle circulait avec lenteur, avec cet on ne sait quoi de calme, de reposé qui distingue les piétons du dimanche. Elle allait à travers le noble jardin, autour du bassin à l'eau ridée par la brise, près des boulingrins au gazon toujours vert, le long des gracieuses terrasses.

Les chaises, les bancs étaient abandonnés, à cause de la température trop fraîche. Tout le monde marchait, prenait un peu d'exercice salutaire, tranquillement, l'air heureux et comme égayé par la pure lumière.

En presque tous ces passants, je reconnaissais des bourgeois, des gens occupés toute la semaine, mais des bourgeois de cette région spéciale de la rivegauche, où les physionomies sontmoins âpres, moins dures que dans les fiévreux quartiers des affaires et du travail. Quelques visages, fatigués et pensifs, révélaient des hommes d'étude, des professeurs, des étudiants sérieux, tous habitants du Pays Latin. Mais même les figures plus vulgaires de commerçants et de boutiquiers n'avaient rien d'antipathique. Elles faisaient songer aux professions qui touchent aux choses de l'esprit — libraires, imprimeurs, papetiers — et dans les-

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