‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 61 sur 66 · LE BEAU DIMANCHE · texte numérisé non relu

LE BEAU DIMANCHE

quelles le négociant est en constant rapport avec des intellectuels.

La plupart de ces promeneurs étaient accompagnés de leur femme, de leur famille. On avait fait de la toilette, — c'était dimanche, — mais une toilette sans luxe, sans détails voyants. Madame portait tout de même un peu de fourrure, et même un bout d'aigrette sur son chapeau; Monsieur était coiffé de son numéro un et avait eu sans doute de la peine à boutonner ses gants neufs; et leur fils, le jeune lycéen, qui marchait devant eux en portant un minuscule trois-màts, ne devait pas sentir le froid sous sa capote cossue aux boutons bien astiqués. Mais tout ce bien<^tre n'avait rien d'insolent, de tapageur, semblait honnête et légitime.

On devinait là beaucoup d'existences sagement conduites, suffisamment confortables, mais simples et sans vanité. Evidemment, tous ces braves gens allaient tout à l'heure rentrer au logis par le plus long, satisfaits de leur promenade; ils achèteraient, en passant, un gâteau chez le pâtissier et ils feraient, en famille, un bon petit dîner, servi à point dans une salle à manger bien chaude, peut-être arrosé d'une Jbouteille d'extra.

En attendant, parmi la magnificence du jardin royal, ils jouissaient de cette clémence de Thiver, cueillaient voluptueusement l'heure enchantée.

Je l'ai goûtée avec eux ; c'était exquis.

Au-dessus des grands arbres de la terrasse de rOuest, le soleil, froid et pur, descendait lentement, dans un del à peine rosé, couleur de mauve. Avant de disparaître, il enveloppait dans une caresse le vieux palais, les pierres historiques, les pelouses encore fraîches, les blanches statues, les masses violettes des quinconces défeuillés, et baignait doucement, amoureusement, dans de Tor fluide et clair, le beau rêve de nature et d'art réalisé par la reine, fille des Médids. Il inondait aussi de sa lumière la foule qui grouillait et se mêlait sans cesse dans le décor florentin; il la parait, la transfigurait pour ainsi dire, faisant briller les ve^ lours et les satins dans les vêtements des femmes, allumant sur elles l'or d'un bijou, le diamant d'une boucle d'oreille, et même donnant quelque lustre aux sombres costumes masculins, tirant un éclair de la pomme d'argent d'une canne, d'un hautde»forme neuf et luisant, d'une bottine vernie.

Et, sur tous ces bourgeois en flânerie, Tastre semblait verser du bonheur.

L'influence de ce beau dimanche me portait sans doute à l'optimisme; car j'avais la sensation charmanteque tous ces promeneurs étaient d'honnêtes gens, et — pensée très consolante et très douce — d'honnêtes gens heureux. En y réfléchissant à présent, à tête reposée, je crois encore que je ne me trompais guère. Il y avait là beaucoup de têtes de sous-chefs exacts qu'on décore

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