‹ Mon franc parler (volume 2)Chapitre 7 sur 66 · UN SECRÉTAIRE PERPÉTUEL · texte numérisé non relu

UN SECRÉTAIRE PERPÉTUEL

écrivain, — d'un Taine ou d'un Renan, qui sait?

Le rapporteur de nos séances publiques était donc très remarquable. Cependant, notre secrétaire perpétuel ne montrait dans ces circonstances que le moindre de ses mérites, et, pour savoir combien il nous était précieux, c'était dans nos conmiissions, dans nos séances du jeudi, et même dans l'étroit cabinet de son logement particulier, qu'il fallait le voir à l'œuvre; car partout il ne songeait qu'à l'Académie, ne se préoccupait que de l'Académie.

Il n'avait qu'un souci, celui du prestige, de la dignité, de l'indépendance du grand Corps auquel il était si fier d'appartenir. A tout ce qui intéressait la vieille Compagnie, il apportait un zèle extraordinaire, une passion vériuble, la considérant, avec raison, comme une des parures de la France. Le maintien de nos traditions, qui fait notre force, n'avait pas de plus ardent, de plus fidèle défenseur. Son grand âge, sa prudence, sa finesse, sa profonde expérience des reladons sociales, son désir du bien surtout lui donnaient parmi nous une très haute autorité, et nous le tenions, à peu près, pour le chef de notre conseil de famille. On entendait dire à chaque instant : c II faut consulter Doucet... Qu'en pensera Doucet?... » Et dans toutes les difficultés, il imat ginait immédiatement une solution pratique,

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honorable, et toujours dans le sens le plus large, le plus libéral.

La curiosité publique se demande quelquefois : c Que fait-on à l'Académie? » Le sommaire procès-verbal publié par les journaux nous représente comme absorbés par la préparation du Dictionnaire. Mais, encre nous, le Dictionnaire ressemble un peu à la tapisserie qu'une dame quitte et reprend entre deux visites. Que fait-on à l'Académie? On y donne des prix et l'on y prépare les élections. Les prix, c^est un assez gros travail qui dure trois mois. On s'en tire. Le reste du temps, il faut l'avouer, la parde la plus intéressante de la séance, c'est la conversation entre confrères autour de la cheminée, devant la copie — bien médiocre, entre parenthèses — du "Richelieu de Philippe de Champagne.

Or, comme il y a, presque toujours, au moins une vacance dans la Compagnie, de quoi voulezvous que nous causions, sinon de notre recrutemenc?Les choix futurs, les candidatures probables sont donc discutés, sous les yeux du grand Cardinal, parfois avec vivacité, mais dans les termes les plus courtois. Camille Doucet ne manquait pas de prendre part à ces entretiens, et il y était attentivement écouté. Jamais, je puis le dire, il n'y soudnt un candidat que guidé par l'intérêt supérieur de l'Académie, et cela en sacrifiant

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même ses préférences, ses sympathies particulières.

On ne sait peut-être pas assez qu'il se dédara résolument en faveur d'Emile Zola, non par banale admiration du succès, non sans comprendre les répugnances que devaient soulever, dans un tel milieu, certaines parties de l'œuvre du puis* sant écrivain, mais parce qu'il estimait que l'Académie commettait une faute en fermant obstinément sa porte au maître romancier et parce qu'il craignait que le nom de l'auteur des T^ugon-éMacquart ne fût un jour inscrit sur la liste déjà trop longue du quarante et unième fauteuil, après ceux de Balzac, d'Alexandre Dumas père et de Théophile Gautier.

L'Académie française perd, dans la personne de Camille Doucet, un guide sûr, un conseiller plein de sagesse. Elle abonde en hommes du premier mérite et elle remplacera dignement, j'en suis certain, son secrétaire perpétuel. Pour moi, je tiens à répéter ce que je disais en quelques lignes hâtives, le soir même de sa mort. Je prends le deuil d'un ami qui, depuis plus de vingt-cinq ans, fut pour moi tout à fait paternel.

L'origine de mes relations avec Camille Doucet mérite peut-être d'être contée.

Au lendemain du Tassant, je vis arriver le directeur général des théâtres, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dans l'humble logis, à

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Montmartre, oîi je vivais avec ma mère et ma sœur aînée. Il m'annonça que l'Impératrice désirait entendre ma pièce, qui fîit, en effet, jouée aux Tuileries quelques semaines plus tard, et m'offrit, de la part de l'Empereur, une pension. J'avais, au ministère de la guerre, un modeste emploi; le succès que je venais d'obtenir me donnait l'espoir de vivre, un jour, de ma plume. Je refusai, mais non sans exprimer une vive reconnaissance -^ q«e je garde encore -^ pour la généreuse intendon du souverain, ou plutôt du haut fonctionnaire qui l'avait inspirée.

L'excellent homme, qui était, par sa posidon, plus habitué aux sollidutions qu'aux refus, m'a-t-il su gré d'une acdon si simple? Je ne sais; mais, à partir de ce jour, il me témoigna une bienveillance et, bientôt après, me voua une affecdon qui ne se sont jamais démendes.

Dans la foule de ceux qui ont éprouvé son zèle à servir ses amis, je fus certainement l'un des plus favorisés. Pourquoi ne le dirais-je pas? Il m'a mené par la main à l'Académie. Chaque fois qu'il m'est arrivé quelque chose d'heureux ou de fiineste, il accourait, m'apportant sa joie ou sa consoladon. Je l'ai tendrement aimé. Ses habitudes de prudence dans la conversation et quelques inoffensives malices ont pu tromper sur son compte ceux qui le connaissaient mal. C'était un cœur d'or; et les malveillants n'ont à luirepro-

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