‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 10 sur 60 · MADAME CARNOT P · texte numérisé non relu

MADAME CARNOT P

Mais, cette fois, le vent tourne. Le Président Camot est pleuré comme Henri IV, et le nom de l'anarchiste italien qui fut son meurtrier n'est pas voué à une moindre exécration que le nom du fanatique Angoumois écartelé en 1 6i o. Avonsnous donc encore tant de monarchie dans les veines, et revenons-nous aux règles de l'ancien théâtre, qui ne permettaient d'attendrir les spectateurs que sur les malheurs de personnages illustres?

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui la pirié ne fait pas fausse route, suit d'instinct la justice et la raison et s'adresse à ceux qui la méritent, aux innocents, aux victimes.

En est-il une plus touchante que M™^ Carnot qui, née dans la classe moyenne, en ayant les bonnes et modestes habitudes, s'est trouvée portée au rang suprême, a su dignement y occuper sa place, d'instinct, à force de tact et de bienveillance, et qui, brusquement, est jetée dans ce drame de sang, en pleine horreur historique?

Oui, je la plains profondément, et tous les gens ^^cœur la plaindront comme moi. Dans sa jeunesse, elle n'avait certainement rêvé que d'être une loyale épouse et une tendre mère. Plus tard, elle n'était entrée dans la vie éclatante que pour

y suivre son mari, n'avait accepté les honneurs — avec quel ennui secret, sans doute, et quelle fadgue ! — que pour se montrer cligne de l'homme qu'elle aimait. Et tout à coup, l'inflexible destinée lui apprend que tout se paye, même ce qu'on n'a pas demandé, que les souffrances se mesurent aux grandeurs, et inflige à cette douce et simple femme les tragiques désespoirs et les larmes des reines.

La voici désolée pour toujours. Elle ne trouvera quelque tempérament à sa douleur que dans ses devoirs maternels et dans le culte d'un mort pour qui l'histoire, si souvent injuste et passionnée, se montrera très indulgente. Car, devant la fin sanglante du Président Carnot, les plus sévères ont désarmé. Ils ne veulent se rappeler que son amour de la paix et du travail, sdn respect de la loi, sa probité scrupuleuse. Ils ne lui font même plus le seul reproche qu'il ait mérité, celui de n'avoir pas poussé, en des jours de honte narionale, le cri de généreuse colère que la France attendait de lui« Us excusent son silence, devinent ce qu'il a dû coûter d'eflbn à cet honnête homme, comprennent qu'il a cru faire son devoir en se taisant.

La figure du Président Carnot, qui semblait plutôt effacée, a pris, depuis le coup de couteau, |

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beaucoup de dignité et même de grandeur. Le grand-cordon de la Légion d'honneur, insigne de son rang, donc il s ornait dans les cérémonies officielles, deviendra, poursa famille, une très précieuse et très honorable relique. Les taches de sang qui le souillent et que sa veuve couvre, aujourd'hui, de baisers et de larmes, ponent témoignage que Sadi Camot était digne d'occuper la première place, puisqu'il a su mourir, noblement, courageusement, de la mort par le glaive, de la mort du chef.

28 jwm 1894.

Ma Rose

! E viens d'être Tob jet d'un gracieux homj iH^ mage qui m'a causé le plus sensible TC^i^ plaisir. Un de mes voisins de campagne, M. Ledéchaux, horticulteur à Villecresnes, vient de créer une nouvelle rose et lui a donné mon nom.

Je sais bien que, vu mon âge, qui est fort éloigné du printemps de la vie, et vu mon teint de bilieux, j'aurais tout au plus droit à une fleur d'automne, à quelque mélancolique souci. Je me sens indigne de baptiser une rose. Néanmoins, il y a, dans l'intention de mon aimable voisin, quelque chose de naïf qui m'a touché. Ce brave

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jardinier, souhaitant faire plaisir à un poète, lui dédie une fleur. Je ne pouvais que répondre : < Grand merci I d et accepter le parrainage.

Ma rose est là, sous mes yeux. M. Ledéchaux m'a apporté, l'autre matin, le premier bouquet, et je le respire en écrivant cette page. Car ma rose est très parfumée, et je me féficite, d'abord, qu'elle ne soit pas pareille à ces monstres, gros comme des pivoines et admirables, certes, de foraie et de couleur, mais absolument inodores, qui sont aujourd'hui fort à la mode et nous viennent, je crois, d'Amérique. La rose sans son parfum, c'est la beauté sans l'amour. Pardon de l'image surannée, qui nous reporte au Consulat et nous fait penser à un vieux monsieur coiffé en ailes de pigeon, offrant une rose à une belle dame et lui disant : « Permettez-moi de vous rendre à vous-même. » Pardon de la métaphore rococo :

«Ue a le mérite d'être exacte. — Je le répète. Rose sans odeur, femme froide. Et que m'importe la plus belle des créatures, si je ne respire pas en elle l'arôme exquis d'un sentiment ou tout au moins l'effluve capiteux d'un désir? Ma rose embaume; c'est une amoureuse.

Je la classerais volontiers parmi les brunes, —

toujours pour m'exprimer comme en 1803. —

Ma rose est d'un beau rouge foncé, un peu plus profond que le pourpre et qui s'assombrit encore plus, vers le cœur, en prenant des reflets de velours. Même dans son plein épanouissement, elle est de dimension moyenne. On aimerait à la piquer dans une noire chevelure, près d'un front pâle. Mais gare aux épines I Elle en a de très cruelles, courbes et aiguës comme les griffes d'un félin.

Belle, enivrante et dangereuse! Décidément, on ne peut la comparer qu'à une femme.

Me voici tout fier de ma filleule fleurie ! Oh ! je n'en perds pas la tête; je sais fort bien que, grâce aux merveilles de la fécondation artificielle, la culture multiplie chaque jour les variétés, et que beaucoup d'entre elles ont un parrain ou une marraine. On compte par milliers ceux qui ont donné leur nom à une rose. N'importe, ils forment quand même une aristocrade, une élite.

Nous sommes bien plus nombreux, par exemple, dans la Légion d'honneur. Ne met pas qui veut à sa boutonnière sa propre rose.

Je serais très satisfait, je l'avoue, que la mienne eût du succès, devînt célèbre et triomphât dans les jardins. Mieux que mes ouvrages, j'en suis convaincu, elle transmettrait mon nom à la postérité. Après tout, rien ne s'oppose à ce que

je sois, un jour, aussi fameux que l'inconnue « M"*^ Bérard », que Tobscur « Capitaine Chrisàe », ou que cet énigmatique « Paul Néron », qui, avec son faux air d'empereur romain, m'a toujours rendu rêveur. Pourquoi ne dirait-on pas le François Coppée, comme on dit le Général Jacqueminot ou la "Baronne de 7{prhschild? En définitive, je vaux bien un général en chapeau à plumes ou une baronne je ne sais combien de fois millionnaire. Et puis, tout passe et tout lasse. Mes écrits seront, tôt ou tard, fanés et désuets, s'ils nele sont déjà. Peut-être le temps a-t-il répandu sur les poèmes de mes vingt ans — et je serai le dernier à m'en apercevoir — cette cendre grise qui pâlit et décolore les vieux pastels. Ma rose, elle, possède la jeunesse inaltérable et l'éternelle fraîcheur. Avec le même éclat, avec le même parfum, elle s'épanouira tous les ans, à la fin de mai. Tous les ans, on l'admirera, l'on dira : <c Comment s'appelle-t-elle? » Alors, on déchiffrera, non sans peine, sur la fiche de bois suspendue à sa tige, un nom naguère écrit au crayon, presque effacé; et quelques-uns se rappelleront peut-être que ce nom fut celui d'un poète qui, dans son temps et de son mieux, a chanté le printemps et les fleurs. Du bouquet posé sur ma table, je prends une

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rose, — une de mes roses, — je la porte à mes narines, à mes lèvres, et je m'enivre d'elle. Il me semble que je lui donne et qu'elle me rend un baiser.

Ainsi que tes innombrables sœurs, ô ma rose, eu vas donc, à chaque renouveau, faire ton devoir délicieux, accomplir ton exquise fonction, qui consiste tout simplement à sentir bon et à être belle.

Le monde est vieux, vois-tu. L'honmie civilisé s'est créé des besoins compliqués, des jouissances coûteuses et difficiles ; et ceux qui en sont privés ont le cœur plein d'amertume et de sourde colère. Cependant, ni le riche blasé ni le pauvre avide n'ont de réels plaisirs que ceux de l'homme primitif, que ceux qui leur sont directement offerts par la nature. Pour l'un et pour l'autre, fleuris, ô ma rose I Rappelle-leur que tout le luxe et toute la volupté sont contenues dans une simple fleur, et qu'ils sont égaux dans leur ivresse, quand ils te regardent et te respirent.

Rose qui portes le nom d'un poète, fleuris surtout pour les amoureux. Ton parrain, bien qu'il ne soit plus jeune, les considère comme les seuls sages. Il sait trop que, dans la vie médiocre et brève, l'espèce humaine n'a guère de joie et de consoladon que dans le baiser, que dans cet

effort — si rapide et si incomplet, hélas! — que font pour s'unir deux âmes solitaires. Tu vas servir, ma belle rose, de messagère et d'interprète aux amants. Que ne puis* je, en leur faveur, mettre dans ton parfum les vœux d'un vieux sentimental et donner à ton haleine embaumée une vertu magique qui fixe dans les jeunes cœurs l'amour tel que je le souhaite pour eux!

Il serait, sans doute, au début, sensuel et passionné. Une rose ne peut pas être une chaste conseillère. Mais je voudrais que, bien vite, il devînt tendre et profond, et que, surtout, il fût fidèle. C'est la folie de l'homme mortel, mais c'est aussi ce qu'il a de plus sublime, de croire aux sentiments éternels et d'être sincère en prononçant le mot « toujours ». Heureux ceux qui n'ont pas gaspillé leur cœur, qui n'ont fait qu'un serment et l'ont tenu, qui ont respecté l'amour en euxmêmes ! Celui qui t'a baptisée, ma rose, n'est pas de ceux-là. Il a connu trop tard cette vérité que le bonheur est dans la constance. Livre, du moins, ce secret aux jeunes gens dont tu parfumeras l'idylle ; et puisse leur amour durer comme tu durerai toimême, séchée entre les pages d'un livre, où ils t'auront mise en souvenir de leur premier aveu !

Êpanouis-toi pour la jeunesse, pour la vie; mais

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sois douce aussi aux vieillards qui n'auront plus que coi pour amie, au bonhomme en chapeau de paille et armé d'un sécateur, à la dame en cheveux blancs, qui mec des gants flétris pour soigner les plates-bandes de son jardinet.

Fleuris encore, rose pieuse, pour les paisibles cimedères; car il est des âmes veuves et des cœurs orphelins qui aimeront à parer les tombes de ta grâce et de ta beauté et qui seront heureux de croire qu'un peu de la pensée des chers ensevelis flotte encore dans ta suave odeur.

Sois de toutes les fêtes et de tous les deuils. Meurs pâmée entre les seins des valseuses; effeuille-toi sur le drap noir des cercueils. Prodiguetoi, généreuse fleur, pour parfumer l'amour et la mort.

Et, puisque je rêve à ton avenir, ô ma rose, qu'il me soit permis de garder pour toi une belle espérance.

Depuis de longues années, dans notre malheureuse France, les journées les plus solennelles sont aussi les plus lugubres, et c'est surtout sur des chars funèbres que nous accumulons les fleurs. J'y songeais, dimanche, sous l'implacable soleil, en suivant le corps du chef assassiné. Avant lui, c'était à Thiers, c'était à Gambetta, c'était à

Victor HugOy que nous rendions de suprêmes et pompeux honneurs. Je me souvenais même que la plus imposante cérémonie à laquelle nous pûmes convier nos hôtes russes, pendant leur séjour, ce fut encore un convoi, ce furent les obsèques d'un vieux soldat. Comme on l'a dit avec une ironie douloureuse : a Nous ne réussissons plus que les enterrements, d

O ma rose, serais-tu destinée à n'être qu'un symbole de tristesse et à te flétrir, mêlée aux couronnes funéraires, sous le vol noir des étendards voilés de crêpe et des pavillons en* deuil? Non, « non, ton pays et le mien a connu d'autres fêtes, a vécu des jours d'enthousiasme et de gloire. Ils reviendront, n'est-ce pas? Ils reviendront, je veux le croire de toute l'ardeur de mon âme, de toute ma foi de citoyen. Je ne serai plus là, sans doute; j'aurai disparu avec ma misérable génération. Qu'importe! Tu verras cette aurore, toi, car les fleurs sont immortelles, et tu brilleras, rose de France, parmi les guirlandes triomphales, à la cravate du drapeau victorieux!

4 juillet i8p4.

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Les Belges

E n'aime pas à parler de ce que Je conj iha nais mal. C'est pourquoi j'avais jus- TC^ii qu'ici gardé le silence sur les plaintes périodiquement exprimées contre l'invasion de la France par les ouvriers et manœuvres émigrés des pays voisins. Cependant, j'ai maintenant sous les yeux, dans ce coin de la Brie où je passe l'été, un spectacle qui se reproduit tous les ans et qui m'inspire de sérieuses réflexions. C'est celui de ces Belges qui viennent passer ici deux mois environ pour faire les moissons, et sans qui —

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