LES BELGES
on peut le dire hardiment — les moissons ne seraient pas faites.
Ils arrivent, par groupes, au moment des plus durs travaux de la campagne, et les entreprennent, à la tâche, à tant l'hectare. Depuis longtemps, dans ces plaines fertiles, dans ce pays de grosse culture, il n'y a, pour ainsi dire, plus d'ouvriers des champs, et, sans les Belges, je le répète, propriétaires et fermiers ne sauraient comment lever leurs récoltes.
Pourtant les villages sont assez peuplés, les communes sont prospères. Beaucoup d'ouvriers de tous les corps de métier gagnent un suffisant salaire. Un grand nombre de petits cultivateurs se tirent parfaitement d'affaire en faisant des fruits, des légumes, — de « la légume », comme ils disent plus volontiers, — même des fleurs. C'est la grâce et le charme de toute cette région, à plusieurs lieues autour du clocher de Brie- Comte-Robert, que ces vastes espaces exclusivement plantés de rosiers; et, de la fin de mai jusqu'à la moitié de septembre, la brise qui passe est parfumée. La contrée respire l'aisance. Sauf quelques vagabonds et cheminots, point de pauvres, ou, tout au moins, pas d'indigents. C'est même probablement à cause de ce bien-être, de
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cette facilité de vivre, que les bras manquent pour les gros travaux de l'agriculture proprement dite.
En tout cas, le fait est indéniable. Pour couper ces blés et ces seigles qui vous viennent à hauteur d'épaule, pour botteler ces avoines qui frissonnent au vent, pour ériger ces meules blondes, pour biner ces betteraves et ces pommes de terre, on ne peut compter que sur les Belges; et, s'ils n'arrivaient pas, à l'époque exacte, quand les loriots mangent les dernières cerises, il faudrait, pour cette pénible besogne, — la plus indispensable de toutes, s'il vous plaît, — employer les grands moyens et mettre en réquisition les pantalons rouges.
Ne trouvez-vous pas cela fort inquiétant?
J'avoue que je suis péiiétré d'estime pour ces braves Belges, si laborieux. Us se lèvent au point du jour, ne rentrent qu'à la nuit tombée, et tout le temps, en pleine campagne, sous l'ardeur du soleil, ils travaillent comme des forçats. A peine s'accordent-ils une heure de sieste I
Ahl ils ne se préoccupent pas de la journée des trois-huit, ceux-là, je vous prie de le croire.
Dix sous par tête et par jour, voilà leur dépense. Tout au plus, le dimanche après la messe,
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— car ils vont à la messe, — font-ils quelquefois une petite débauche, boivenc-ils un peu de mauvaise eau-de-vie. A la fin de la moisson, ils ont, chacun, cent cinquante, deux cents francs d'épargne. Us retournent alors chez eux, où la récolte est plus tardive, donnent encore le même coup de collier, ajoutent quelques écus au boursicot. Avec ces médiocres économies et les quelques sous qu'ils gagneront, cet hiver, à leur métier de tisserand, ils vivront, eux et leurs familles; et ils recommenceront Tannée prochaine. Quand je fais, après dîner, ma promenade hygiénique, au crépuscule, je les rencontre sur la route, revenant lentement vers le village, par escouades de huit ou dix hommes. Leurs maigres et hautes silhouettes se profilent sur la pourpre du couchant. Car ils sont secs comme des triques, n'ont plus que la peau et les muscles, à force de sueurs et de fatigues. L'un d'eux porte sur l'épaule la grosse jarre de grès où l'on s'est abreuvé tout le jour. Des pieds à la tête, ces passants harassés sont couleur de poussière. Seul, le visage, hâlé, brûlé, cuit et recuit par le soleil caniculaire, est presque tout à fait noir, et la barbe, généralement blonde, éclate d'étrange façon, semble de la paille.
MON rHANC PARLER
Nous nous croisons en chemin. Un ou deux — les prodigues — fument une courte pipe. La bande répond à mon salut par un sourd <c bonsoir». Puis ils s'éloignent, épuisés, silencieux, ayant à peine la force d'échanger quelques rares paroles dans leur rauque patois flamand.
Pauvres gensi Quelle rude vie, tout de même!
Cependant, tout près d'ici, dans l'énorme Paris, à chaque instant, le même cri de détresse se fait entendre : <k Pas d'ouvrage! d Et l'on maudit ces ouvriers étrangers qui viennent travailler au rabais, avilissent les salaires, font concurrence aux plus humbles artisans. Sur les chantiers on ne rencontre que Piémontais et Lucquois. Les ateliers sont pleins de prétendus Suisses et de soi-disant Luxembourgeois, qui sont, en réalité, des Allemands, des Prussiens de Prusse, peut-être des espions. Et la colère gronde. A la porte, les intrus, les ennemis I La France aux Français!...
Je ne suis guère internationaliste. Je ne demanderais pas mieux que tous les peuples s'aimassent comme des frères; mais, en attendant qu'ils aient fondé leur Sainte-Alliance, j'ai la faiblesse, je l'avoue, de donner la préférence à mes compatriotes. Seulement, je suis bien forcé de reconnaître que cette invasion des étrangers, qui