LECONTE DE LISLE
tout entière à la poésie pure, avec une inébranlable fidélité, un désintéressement absolu, sans une seule concession à la mode qui passe, au caprice • éphémère du public. Tous ces jeunes gens ont déjà leur rêve original, leur idéal personnel Ils ne sont point des élèves qui vont demander des leçons. Le poète qu'ils admirent et qu'ils aiment leur donne plus et mieux, — un grand exemple.
En vérité, vers 1866, mes camarades et moi, nous allions, tous les samedis soirs, chez Leconte de Lisle, — Victor Hugo étant trop loin, à Guernesey, — comme les Croyants vont à la Mecque.
La plupan du temps, le Maître lui-même nous ouvrait la porte, et son sourire — volontiers sarcastique — devenait cordial et bienveillant pour accueillir les poètes. Nous nous empressions de saluer M°^® Leconte de Lisle, jeune et gracieuse femme que son mari, notablement plus âgé qu'elle, traitait avec une douceur paternelle et touchante ; et notre venue encombrait, tout d'abord, les deux petites pièces, très modestement meublées, qui constituaient tout l'appartement de réception. Un brouillard y régnait bientôt, la cigarette étant permise; et c'est dans ce nuage que mon souvenir évoque la tête olympienne du
poète, son crâne puissant et dégarni, qu'auréolait une longue chevelure déjà grisonnante, ses traits réguliers, son oeil édncelant sous le monocle, sa bouche altière et dédaigneuse.
On causait alors, et seulement de ce que nous aimions tous, de littérature et de poésie ; et, je dois l'avouer, les opinions exprimées là manquaient, en général, d'^ectisme et de tolérance. Erreurs de jeunesse. Tous, nous avons appris, depuis lors, combienl'art est difficile, reffort respectable, et combien une œuvre, même incomplète, représente de peine et de travail. Nous nous sommes reproché nos sévérités d'autrefois ; nous sommes devenus plus équitables. A cette époque, Leconte de Lisle avait déjà produit ses plus beaux chefsd'œuvre. Il avait le droit, lui, d'être sévère. lien usait; mais, je me hâte de l'ajouter, seulement contre ce qui choquait son idéal de beauté, et contre le succès qu'il estimait injuste. Mais, ^ comme tous les forts, il savait aussi comprendre et admirer.
Pour ses jeunes amis, il se montrait, d'ailleurs, plein d'indulgence. Sur son invitation, nous récitions, à tour de rôle, nos plus récents poèmes. On s'adossaità la cheminée, où triomphait l'excellent buste en bronze du Maître, par le sculpteur
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Moulin. J'ai entendu là Mendès, avec sa diction précise, nous dire plusieurs beaux fragments de son Hesperus. C'est par la tendre voix de Sully que j'ai connu, avant le public, les plus admirables pages des Épreuves. L'organe de cuivre de Heredia, que troublait parfois un léger bégaiement, claironnait des sonnets merveilleux. Devant cette cheminée, j'ai vu le pauvre Villiers, secoué de tics nerveux, roulant ses yeux de visionnaire, jeter, en traits épars et confus, la première esquisse de son prodigieux Bonhommet.
J'ai dit là, pour la première fois, ma bénédiction. Mais notre grande joie, — elle était assez rare, — c'était quand Leconte de Lisle lui-même consentait à nous communiquer quelques vers inédits. Je me rappelle notre a chair de poule » d'enthousiasme, lorsqu'il lut son Qain. Je viens de me déclamer à voix haute les strophes du début, que je sais par cœur, et je retrouve ma sensation de jadis. La beauté du poème reste intacte et demeurera toujours telle. Pas une brique ne s'est détachée de l'antique et barbare monument. Et ce qui me frappe dans Qaîn, c'est moins l'incomparable perfection de la forme que la force et la profondeur de l'accent. Jamais plus puissamment qu'ici le poète pessimiste n'a poussé"
son cri de révolte contre l'injustice delà destinée humaine, n'a hurlé son horreur de la vie.
Leconte de Lisle» récitant ses propres vers, était très intéressant à observer. A le voir ainsi, tout droit, absolument immobile, la tête haute; à l'entendre déclamer d'une voix lente et grave, un superficiel aurait pu lui donner, une fois de plus, le nom d'impassible, dont la cridque l'accabla si souvent et qui l'irritait si fort. En réalité, son trouble — bien que dompté et contenu — était extrême. Etait-ce timidité naturelle, comme j'en ai eu le soupçon ? Etait-ce émotion sacrée del'arriste ? Je ne sais. Mais l'homme alors se transformait et se revêtait d'une singulière majesté. La voix, un peu sourde et presque tremblante, prenait l'auditeur aux entrailles. Sur cette face marmoréenne, soudain mortifiée, on sentait courir un frisson. Les yeux, surtout, devenaient effrayants. Ils se creusaient; et sous les paupières palpitantes les prunelles montaient, comme dans l'extase.
Ces souvenirs lointains m'assaillent en foule, aujourd'hui que le grand et noble poète nous a quittés pour toujours.
Dans ces dernières années, j'ai beaucoup vécu auprès de lui, car j'avais choisi une place voisine