‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 14 sur 60 · LECONTE DE LISLE · texte numérisé non relu

LECONTE DE LISLE

de la sienne, dans nos séances à l'Académie, où il avait si dignement succédé à Victor Hugo. Le vieux Maître avait à peine changé, et, jusqu'à l'autre hiver, sa vieillesse resta robuste. L'homme intellectuel et moral était aussi resté le même. Plus que jamais, il jugeait rigoureusement la nature et la vie, et toujours il parlait avec une haine mêlée d'admiration des rêves décevants par lesquels l'humanité essaie d'oublier sa misère fatale. Car Leconte de Lisle offre ce remarquable phénomène. Sincèrement athée, il a puisé, dans les mythes religieux, presque toutes ses conceptions poétiques et, certainement, les plus belles. Les religions, qu'il détestait et qu'il accusait de tous les malheurs et de tous les crimes de l'histoire, le préoccupaient sans cesse, et il a passé sa longue existence à fixer, dans la sereine et impérissable beauté, ce qu'il considérait comme de folles illusions et de dangereuses chimères.

Je ne partageais aucune des convictions philosophiques de Leconte de Lisle; mais l'artiste en lui m'éblouissait à ce point que je puis dire qu'il est un de ceux que j'ai le plus aimés et admirés. J'ai eu le bonheur de lui donner la preuve de mes sentiments; mais, jusqu'à la fin, il m'intimida, et la crainte de son dédain ou de

ses ironies — bien excusables chez un homme pour qui le sojrt avait été sévère — arrêtait, de ma part, les cordiales expansions.

En présence de ce poète, pour qui l'art fut un sacerdoce, j'étais toujours ému, en me rappelant tant de chefs-d'œuvre, en songeant à cette vie exemplaire, et mon cœur était pénétré d'aiTection et de respect. Je me reproche, à cette heure, de ne pas l'avoir dit assez souvent et avec assez de chaleur au Maître trop imposant, et je me demande, hélas! avec tristesse : a L'a-t-il bien su? 9

26 juillet i8p4.

Aux Eaux de Miers

tENRi IV souhaitait que tous ses sujets missent, chaque dimanche, la poule au pot. A Alvignac, on la mec tous les jours, et son suave bouillon réchauffe, chaque matin, l'estomac du buveur d'eau de Miers, quand il revient, après s'être abreuvé à cette source salutaire mais glacée.

La poule au pot! Hélas! non, les pauvres gens ne l'ont pas, même une seule fois par semaine. Les espérances du roi vert-galant ne se sont pas réalisées; et la démocratie, qui avait promis au peuple plus de poules que de pots, n'a pas mieux

fait; et j'ai bien peur quil en soit de même in sœcula sœculorum. La poule au pot a changé de nom, voilà tout. Elle s'appelle aujourd'hui l'assiette au beurre, et elle est héroïquement conservée et défendue par les privilégiés qui en jouissent. Socialisme, anarchie, mots vides de sens. L'histoire monotone nous offre toujours le même spectacle, c'est-à-dire l'antagonisme entre ceux qui ont la poule et le pot et ceux qui n'ont ni pot ni poule. Quant à l'idée si simple de lever sur la marmite du riche un premier bouillon pour le pauvre, elle vient d'être, encore une fois, repoussée par nos admirables législateurs comme tout à fait choquante et incompatible avec le jeu pacifique et régulier de nos institutions.

Poule au pot du Béarnais, ne serais-tu qu'un rêve?

Les paysans cadurciens du vallon où je prends les eaux goûtent, au moins quelquefois, cette poule savoureuse; car c'est le plat du pays, et à l'hôtel Carbois, où je loge, on vous le cuisine supérieurement. Il y a surtout, là dedans, une certaine farce faite avec de la mie de pain, des œufs et un peu de lard, que je vous recommande.

Dame! c'est rustique; mais ici, tout est rustique. Alvignac n'est pas une de ces stations ther-

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maies où rorchestre, abrité d'un kiosque, joue sans cesse Fouverture de la Chasse du jeune Henri et où Ton rencontre, devant le jeu des petits chevaux, les cabotines en robe claire qu'on a vues grimacer, la veille au soir, sur la scène du Casino. Point de médecins en redingote noire, cravate blanche et tuyau de poêle, dès neuf heures du matin ; point de belles madames à trois toilettes et à deux maquillages par jour; point de rastaquouères, avec un chou de Bruxelles multicolore à la boutonnière, abattant, au baccara à deux tableaux, des huit et neuf comme s'il en pleuvait.

Alvignac n'est qu'un village, où, sur le seuil des masures, les aïeules filent au fuseau, comme du temps de la reine Berthe. Voici, conduit par une petite fille, un troupeau d'oies, espoir des pâtés de foie gras futurs, pour lesquels cette truie, que chasse un gamin, découvrira des truffes. Car le Périgord n'est pas loin. La Gascogne non plus, — écoutez l'accent des gens du terroir. — Et TAuvergne aussi laisse deviner son voisinage montagneux. Voyez, les coteaux s'escarpen t, et les routes se recourbent en lacets, sous les châtaigniers géants.

Rien de Florian, vous dis-je. La campagne pro«

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ses ironies — bien excusables chez un homme pour qui le so/t avait été sévère — arrêtait, de ma part, les cordiales expansions.

En présence de ce poète, pour qui l'art fut un sacerdoce, j'étais toujours ému, en me rappelant tant de chefs-d'œuvre, en songeant à cette vie exemplaire, et mon cœur était pénétré d'aflfection et de respect. Je me reproche, à cette heure, de ne pas l'avoir dit assez souvent et avec assez de chaleur au Maître trop imposant, et je me demande, hélas I avec tristesse : < L'a-t-il bien su? 9

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Aux Eaux de Mîers

Kenri IV souhaitait que tous ses sujets missent, chaque dimanche, la poule au pot. A Alvignac, on la met tous les jours, et son suave bouillon réchauffe, chaque matin, l'estomac du buveur d'eau de Miers, quand il revient, après s'être abreuvé à cette source salutaire mais glacée.

La poule au pot! Hélas! non, les pauvres gens ne l'ont pas, même une seule fois par semaine. Les espérances du roi vert-galant ne se sont pas réalisées; et la démocratie, qui avait promis au peuple plus de poules que de pots, n'a pas mieux

Il ne s'agit pas de tout cela, contemplateur incorrigible I Et les eaux? Et le traitement thermal? Eh bieni goutteux très illustres, et vous, anhritiques très précieux, sachez qu'elles sont excellentes, ces eaux de Miers. Leur composition chimique est à peu près la même que celle des eaux de Carlsbad ; elles guérissent les mêmes affections et, seules en France, elles sont saturées, à la dose suffisante, de sulfate de soude. Elles n'ont qu'un ton, c'est d'être chez nous, à notre portée. Il sera toujours très difficile de persuader à la plupart des citoyçns français que, pour atté* nuer leur gravelie ou leur gastrite, ils n'ont qu'à aller dans le département du Lot. En Bohême, au diable au vert, à la bonne heure I

Mais les hôtels?

Mon respea de la vérité m'oblige à reconnaître qu'ils sont modestes et que le service n'y est pas fait par des garçons suisses en tenue de bal et parlant les quatre langues — français, anglais, allemand, italien — avec la correction et l'élégance pardculières aux vaches espagnoles. Les auberges d' Alvignac — il n'y en a que deux — sont fort bien tenues et rappellent, par la cordiaUté de l'accueil, la complaisance des hôtes et des serviteurs, le prix modéré de la pension,

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et surtout par la saine, simple et excellente nourriture, le bon vieux temps, avant le progrès de la chimie, quand le vin était encore du vin. Vous ne me croirez peut-être pas ; mais on ne sert point ici, sous forme de boulettes et de croquettes, les restes de la veille et même de Tavant-veille, répugnantes liquidations qui se pratiquent dans les hôtels les plus fashionables. Cela sufEt pour me consoler de voir, circulant autour de la table, deux gentilles petites bonnes et un grand gaillard, à tête de contrebandier, qui, ce matin même, a fait naïvement son service en veste d'alpaga et en tablier blanc, mais qui nous a offert de délicieuses ëcrevisses.

Quant au public, il est presque exclusivement composé de gens du Sud-Ouest, — un « Midi »

tempéré, où l'accent ne roule pas encore les cailloux des gaves pyrénéens, mais a déjà pourtant sa saveur, sa pointe d'ail. Chez quelques-uns, il est plus lourd, apporte un écho du ce fouchtra )d d'Aurillac.

Un Anglais, qui, ayant fait naufrage dans Tîle de Robinson Crusoé, ne lui adresserait pas la parole faute d'une présentation en règle, trouverait peut-être mes commensaux de Thôtel Carbois un peu familiers et bruyants. Mais je ne suis

pas à ce point esclave des convenances, et je sais apprécier les qualités charmantes des Méridionaux. Ils ont de la bonhomie, de la gaieté, entendent la plaisanterie, sont très hospitaliers, donnent la sensation qu'ils goûtent la joie de vivre. Excellente compagnie pour un bilieux, parfois un peu pessimiste, comme votre serviteur. D'un scepticisme indulgent, et rencontrant à chaque instant l'expression pittoresque, ces Périgourdins sont bien du même pays et de la même race que Montaigne!

Aucun de mes compagnons, je le crains, n'a les Essais sur sa table de nuit, et la littérature leur est, en général, assez indifférente. Mais estelle nécessaire pour le domino à quatre, où ils me battent à plate couture, malgré mes prétentions à ce noble jeu ? Ces aimables gens, — commerçants, propriétaires ruraux, — qui, tous, à différents titres, se préoccupent des choses agricoles et s'y connaissent, ont, d'ailleurs, pour moi, ignorant Parisien, une conversation pleine d'enseignements. Déplus, ils ne parlent pas politique. Combien ils sont sages ! La reconstitution de nos vignobles par des cépages américains bien greffés n'est-elle pas, en effet, plus intéressante que la farouche mais inapplicable loi des suspects.

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