ROC-AMADOUR
montre ses arêtes grises. Ça et là, quelques arbustes rabougris. Une Thébaïde, en vérité.
Voyez. Dans ce repli de terrain, une grotte se creuse, où l'on rêverait un saint Jérôme à barbe blanche, agenouillé tout nu devant un vieux livre, auprès de son lion familier.
« Roc-Amadour, » crie le conducteur.
Quelques paysans à chapeaux ronds, deux ou trois femmes chargées de paniers, descendent des « troisièmes d. Là-bas, au fourgon des bagages, on jette sur le quai des cages à volailles, vides. Puis le chef de gare, son fanion rouge à la main, donne un coup de sifflet. La machine répond par un bref vagissement d'enfant malade. Le train s'ébranle, et le voyageur, qui vient de Paris ou de Limoges, se rencogne dans le capiton du compartiment et déploie un journal, pour ne pas être attristé plus longtemps par le spectacle de ce morne paysage.
A quelques centaines de mètres de là, cependant, est un très ancien et très célèbre pèlerinage, une des plus extraordinaires curiosités obtenues par la combinaison de Tart et de la nature, le sanctuaire de Roc-Amadour.
Descendez dans l'étroite et profonde vallée de TAlzou qui plonge brusquement, pour ainsi dire,
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au milieu de ces plaines arides. Une vallée?
Non, ce mot évoque des idées de fraîcheur ec de verdure. C'est ici une gorge de montagne.
En contre-bas de la route, le torrent, à sec pendant tout Tété, semble un chemin capricieux qui se recourbe sur des prairies d'un vert adorablement tendre. Mais, partout ailleurs, c'est le roc. Il forme deux parois gigantesques et terriblement escarpées, hautes de plus de cent vingt mètres, devant lesquelles je me suis rappelé le cri de Roland, dans la Légende des Siècles :
Durandal, qui m'as coupé Dol en Bretagne, Tu peux bien me trancher encor cette montagne.
Quand on pénètre dans cette coupée, une angoisse vous saisit. Insrincrivement, les yeux se lèvent, cherchent, là-haut, le rassurant azur. Aux flancs des deux immenses murailles, pendent seulement quelques buissons, quelques arbres isolés, qui ont poussé là, on ne sait comment, et dont on voit les racines. Aucun site n'est plus imposant ni plus sauvage.
Tout à coup, à un tournant de la route, on croit faire un rêve. Posidvement accrochés à la montagne, en surplomb sur le gouffre, se profilent des murailles à créneaux, des édifices, des tours,
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des clochers, les uns sur les autres, dans un pittoresque désordre, et dominés eux-mêmes par un énorme rocher où se dresse une ancienne citadelle, à qui tous ces monuments et toutes ces églises ont l'air de donner l'assaut, avec leurs toits pour boucliers et leurs flèches en guise de lances.
C'est Roc-Amadour.
De quand date cet étrange village, dans lequel nous entrons par une porte fortifiée et où les masures et les granges sont toutes ornées d'une ogive sculptée, d'un marmouset, d'un vesdge gothique? Du moyen-âge? Non pas, de bien plus loin, de la nuit des temps. Pour préciser, du premier siècle de l'ère chrétienne.
Selon l'antique tradition, Amadour — en latin, oémaror — ne serait autre que Zachée, l'esprit de Véronique, ce Zachée qui monta sur un sycomore pour mieux voir passer Jésus, et chez qui logea le Divin Maître. Le disciple serait venu dans ces contrées même avant saint Martial, l'apôtre de l'Aquitaine, pour y propager la doctrine chrétienne, et serait mort, en l'an 70, dans ce coin solitaire du Quercy.
Pourquoi pas?
La venté historique est un leurre, et nous entendons sans cesse discuter l'exactitude d'événe-
Sa MON FRANC PARLER
ments contemporains^ accomplis en présence de nombreux témoins. Jamais, par exemple, on ne saura au juste si Robespierre tenta de se brûler la cervelle ou s'il eut la mâchoire fracassée par le pistolet d'un gendarme; et qui nous dira si Gambetta est mort d'une typhlite ou d'un coup de revolver? Ces incertitudes de l'histoire ne doivent-elles pas nous rendre très indulgents pour la légende?
Toujours est-il qu'on m'a montré, dans une grotte, à Roc-Amadour, le tombeau du saint er* mite; et sa main naïve, prétend-on, a sculpté l'image de la Vierge Noire, qui, depuis l'époque la plus reculée, attire en ces lieux un si grand concours de fidèles. Après tout, cela est fort possible.
La grossière lame de fer plantée dans le mur de la chapelle Saint-Michel — une des sept églises aériennes deRoc-Amadour — est-elle, ouiou non, Fépée de Roland, offerte à Notre-Dame par le paladin? Comment le saurais-je? Ne me dites pas que Henry au Coun-Mantel s'empara de cette arme illustre, en 1 185, lorsqu'il pilla Roc-Amadour; car, en 1788, le chapitre des chanoines faisait présent du c sabre s> de Roland, comme d'un objet très authentique, au prince de Condé.