‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 17 sur 60 · ROC-AMADOUR · texte numérisé non relu

ROC-AMADOUR

Enfin, l'épée actuelle, m'assure un sceptique, aurait été récemment fabriquée par un forgeron de Gramat. Mais ce renseignement ne me cause aucun plaisir. Cela ne faisait de mal à personne de croire que Roland avait, à jamais, enfoncé Durandal dans cette muraille, et, par tempérament, je préférerai toujours une poétique erreur à une plate vérité.

Pour la même raison, je me garderai bien de railler les pèlerins passés et présents, qui sont venus pendant des siècles et qui viennent encore demander des miracles à Notre-Dame de Roc- Amadour. Le temps n'est plus où les Croisés, avant de partir pour la Terre Sainte, faisaient bénir ici leurs armes; mais un grand nombre de pauvres gens accourent encore aujourd'hui devant la Vierge Noire pour implorer d'elle quelque soulagement à leurs souffrances en ce monde et le repos étemel dans l'autre. Cela vous gêne-t-il? Moi, pas du tout.

Croire qu'une prière est plus efficace parce qu'elle s'adresse à une image informe, qu'on suppose faite par un témoin de la Passion, c'est de la superstition, de l'idolâtrie, tant qu'il vous plaira. Dans tous les cas, je ne sache rien de plus inoffensif; et ce n'est pas beaucoup plus déraison-

nable, après tout, que d'être persuadé que les hommes deviendront meilleurs et plus heureux parle perfectionnement du phonographe ou l'invention du ballon dirigeable.

Plus je vais, plus je deviens circonspect et respectueux, quand je me crouve devant une manifestation quelconque de la foi religieuse; car je l'ai eue, dans ma prime jeunesse, et j'envie, au fond de moi-même, ceux qui la possèdent encore. Heureux celui qui se croit toujours sous le regard d'un Père céleste et lui répète avec confiance la délicieuse parole du Vies ira :

Mihi quoque spem dedisti.

Je ne connais point cette douceur de l'âme.

Mon cœur, sans doute, est pénétré de l'esprit évangélique, mais ma raison se cabre devant les dogmes, et j'avoue avec franchise mes affres intérieures en présence de la mort et de l'infini. Heureux le chrétien qui impose silence à ses passions dans l'attente d'une récompense écernelle et qui, lorsqu'il a faibli dans la lutte contre le mal, sait du moins où demander et obtenir le pardon de ses fautes I Si c'est une illusion, i^ n'en est pas de plus belle, de plus consolante. Pour la partager, je sacrifierais tout ce qu'on appelle les joies de la

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vie, et du moins, quand je découvre la foi chez autrui, elle m'est sacrée.

L'illusion I L'espoir I N'est-ce pas là ce que, dans le inonde moderne, insensés que nous sommes, nous avons détruit avec un aveugle acharnement? Nous sommes allés jusqu'au bout de notre folie; nous avons rêvé une morale sans sanction et sans obligation. Hélas I ce serait la fin de toute morale et, par conséquent, de tout bonheur, la révolte des appétits, le déchaînement de la bête humaine, l'état sauvage. Et, dès aujourd'hui, quand d'atroces logiciens proclament la liberté du crime, éperdu s, épouvantés de notre œuvre, nous sommes forcés de recourir aux lois d'exception et aux échafâuds I

Ces sombres pensées m'ont assailli, une fois de plus, en visitant ces admirables ruines, qui, restaurées par de pieuses mains, ont gardé cependant les traces des guerres de religion, et le souvenir des massacres, des incendies et des pillages commis tour à tour par les huguenots et par les catholiques. Certes, ces luttes furent affreuses ; mais, du moins, on y combattait, de part et d'autre, pour une croyance. Et je songeais que la guerre sociale qui nous menace et que nous n'essayons même pas de prévenir, serait bien plus

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hideuse; car les uns n'y défendraient que leurs jouissances et les autres ne se révolteraient que pour la satisfaction de leurs appétits.

Il y a, dans l'antique sanctuaire du Quercy, uneclochemerveilleuseyqui,dit*on,sonnaitd'ellemême, chaque fois que, là-bas, sur la mer lointaine, des marins, en péril de naufrage, faisaient un vœu à Notre-Dame de Roc-Amadoun Et, plus tard, quand les pauvres matelots, apportant IVxvoto, le petit navire d'or pur ou d'argent fin, avaient gravi, à genoux et le cierge au poing, en disant un Tarer à chaque marche, les deux cent quinze degrés de l'escalier taillé en plein roc, les moines contrôlaient avec les pèlerins ]e jour et l'heure où le vœu avait été fait et où la cloche avait sonné; et c'était la preuve du miracle.

C'en est fini de ces douces légendes. Cependant, nous sonmiesen pleine nuit, en pleine tempête, n'ayant plus, pour naviguer, qu'un mât de fortune, sur un radeau dont chaque paquet de mer arrache une épave I. . . Oh I ne va-t-il pas bientôt retentir, le signal du salut, le coup de cloche de l'espérance?

^ août i8ç4.

Léon Dîerx

ES jours derniers, la nouvelle suivante a été reproduite dans plusieurs journaux:

ce On se préoccupe beaucoup, dans les milieux littéraires, de la succession de M. Leconte de Lisle au Sénat, où il était attaché en qualité de bibliothécaire. Plusieurs noms sont mis en avant, entre autres ceux de M. François Coppée, de l'Académie française, et de M. Léon Dierx.

a M. Coppée avait, en effet, peut-être songé un instant à briguer ce poste; mais nous savons de source certaine que, en présence de la candi-

dature de M. Léon Dierx, l'auteur des Humbles * y a tout de suite renoncé. Il a fait mieux encore, et nul ne sera surpris : il a chaudement appuyé M. Dierx. »

Je suis très reconnaissant de tout ce qu'il y a d'obligeant pour moi dans cette information; mais je dois dire qu'elle est, en partie, inexacte. Pas une minute, je n'ai songé à solliciter cette place ni aucune autre. J'ai le bonheur de vivre de ma plume, et rien ne m'est plus précieux que mon indépendance. Ce qui est vrai, c'est que, me joignant à d'anciens et chers compagnons de jeunesse, j'ai recommandé très instamment à qui de droit la candidature de Léon Dierx.

Le public ne connaît pas suffisamment ce nom, et c'est une grande iniquité.

Né à l'Ile-Bourbon, comme Leconte de Lisle, Léon Dierx fut son disciple préféré, son ami le plus fidèle et le plus dévoué. Mais ce serait une grossière erreur de le considérer comme un simple élève, comme un imitateur soumis. Van Dyck est sorti de l'atelier de Rubens, mais il est un artiste tout autre que Rubens. Chez les deux poètes créoles, l'inspiration a la même hauteur, la même sévérité; mais, plus amère chez Leconte de Lisle, elle est, chez Dierx, plus mélancolique. Leur

Style diflere aussi, profondément. Le vers de Le^ conte de lisle, c'est la perfection dans la force; celui de Dierx, moins puissant à coup sûr, mais d'une liberté, d'une souplesse admirables, c'est une musique enchanteresse.

Je racontais ici, l'autre jour, nos soirées de jadis, chez l'auteur des Toèmes barbares, au quatrième étage d'une maison du boulevard des Invalides. Léon Dierx nous a récité là ses poèmes de jeunesse, dont quelques-uns : les Filaos, Soir d'Octobre, Laiare, sont d'absolus chefs-d'œuvre. Quand le temps, cridque impitoyable, prendra sa paire de ciseaux et découpera, pour l'anthologie, quelques pages du Tarnasse contemporain, il n'oubliera pas celles-ci, tenez-le pour certain. Et les lecteurs futurs s'étonneront qu'il n'ait pas été plus célèbre, en son temps, ce poète des solitudes, attentif aux clameurs de la mer, au murmure du vent dans les grands arbres, cherchant, parmi ces voix confuses, le secret de la nature, leur demandant pourquoi la vie est si monotone et si triste, et de quel mystérieux au-delà nous poursuit et nous accable sans cesse l'espérance ou la nostalgie.

La[are est un des poèmes les plus émouvants de Dierx. Je vois encore son calme et charmant

visage, j'entends sa voix grave, un peu voilée, quand il nous déclamait les strophes majestueuses :

A la voix de Jésus, Las^are s^éveiUa, Livide, il se dressa debout dans les ténèbres,..

Et Lazare, en des vers harmonieux et solennels, se plaint du miracle, reproche au thaumaturge d'avoir troublé son sommeil, et, traînant son linceul, s'en va, seul, à travers la nuit, désespéré de revivre.

Je m'en souviens. Nous n'entendions jamais sans une angoisse, sans un frisson, les formidables paroles du ressuscité. Nos jeunes enthousiasmes saluaient en Dierx un maître poète.

Il en est un sans doute. Depuis trente ans et plus, très fier, très digne, menant une vie de retraite profonde et de constant labeur, il augmente son œuvre, la parfait et l'embellit. Mais, auprès de lui, le plus modeste d'entre nous est un charlatan. Dierx n'a jamais fait un pas vers la publicité, n'est point descendu de sa tour d'ivoire, tout ce qui aurait pu le distraire de son rêve, ne fut-ce qu'un moment, lui ayant paru indigne d'un désir ou d'un effort. Comme il faut vivre et que Dierx est pauvre, il accomplit consciencieusement une besogne dans les bureaux de l'Instruc-

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tion publique, et se rend là, chaque jour, en traînant une jambe devenue, avec Tàge, un peu boiteuse. Il a du pain, du pain sec. Cela lui suffit. Jamais il ne s'est plaint. Il se contente de Texistence la plus médiocre, il se résigne à l'obscurité. Qu'ils méditent cette leçon et regardent cet exemple, les jeunes ambitieux que je vois se ruer dans la carrière des lettres avec une telle fringale de réclame et de jouissances. Voici un pur, un noble poète, ayant beaucoup travaillé, beaucoup produit, qui va régulièrement s'asseoir à son pupitre de scribe, avec le périt pain du déjeuner dans sa poche, et qui trouve tout naturel que la sévère beauté de son œuvre ne soit admirée que par une éUte.

Large intelligence, Léon Dierx aime et comprend le talent des autres, même de ceux dont l'esprit diffère le plus du sien; cœur généreux, il applaudit à leurs succès. L'injustice de la gloire n'a pu semer le moindre germe d'aigreur dans cette âme de douceur et de naïveté. Sous ses cheveux gris, il a conservé le candide regard, le frais sourire de la jeunesse.

Les vieux Parnassiens ont cela de bon, qu'ils sont restés, les uns pour les autres, de sûrs camarades. Aussi, lorsque cette place à la bibliothèque

du Sénat est devenue vacante, Catulle Mendès a tout de suite eu cette excellente idée qu'il serait juste de choisir pour successeur à Leconte de Lisle, son compatriote, son élève et son ami, Léon Dierx. Mendès nous a fait signe, à moi et à quelques autres, pour lui donner un coup de main ; et nous y allons de tout notre cœur.

J*ai, pour ma part, bien vite écrit au ministre, M. Leygues, qui, poète lui-même, est tout à fait bien disposé en faveur de Dierx. Mais il paraît que la nomination dépend surtout des sénateurs. Alors, je me retourne du côté des Pères Conscrits, et je les supplie de conserver, pour leur palais, cette parure, un bon poète, et de nous donner cette preuve que la République est un peu plus athénienne qu'on ne le croirait au premier abord.

Notez que ce n'est pas le Pérou, cette place. Le brave Dierx, s'il est nommé, ne boira point, à tous ses repas, des têtes de bourgogne, et ne mangera pas, comme dit Bounderby, dans les Temps difficiles de Dickens, de la purée de gibier avec une cuillère de vermeil. Les appointements promis sont modérés comme les opinions de la Haute Assemblée. Ajoutons que l'emploi n'est point sinécuriel. Il faut être là et communiquer de temps en temps le ce Dalloz d à un sénateur

qui veut vérifier un texte ou une date. Dierx, homme de devoir, sera, j'en réponds, plein d'exactitude et de zèle. Cependant, il aurait, sous le fougueux plafond de Delacroix qui orne la bibliothèque, un peu de loisir et nous donnerait quelques beaux poèmes de plus.

Et puis, il serait logé. Cela est si dur d'économiser, sur un périt traitement d'employé, l'argent du terme! Messieurs les Sénateurs, vous êtes hospitaliers aux bustes de poètes. Vous nous avez accordé une place, récemment, dans le Luxembourg, pour notre cher Banville. Demain, nous y dresserons l'image de Leconte de Lisle. Songez-y. Tôt ou tard, — le plus tard possible, — ce sera le tour de Dierx de triompher en marbre, dans le jardin Médicis. Ne serait-ce pas délicat de votre part, Messieurs les Sénateurs, de réserver à ce poète, de son vivant, un coin de repos et d'asile dans le palais florentin, de lui permettre la facile promenade, pendant quelques années, sous ces branches qui ombrageront, un jour, son monument ?

Ohl j'en ai peur. Il y aura, parmi vous, un homme vertueux, un austère Jacobin, qui va crier au retour de l'ancien régime, au canonicat. Dans une démocratie, tout doit être donné au con-

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cours. Un mandarin! Il nous faut un mandarin! Qui donc, s'il n'est pas muni d'un diplôme d'archiviste paléographe, saurait mettre la main, quand on le lui demande, sur le bulletin des lois?

Prenez garde. C'est avec ces rigueurs-là qu'on laisse mourir de froid et de faim de pauvres cigales, qui n'ont d'autre tort que d'avoir chanté, toutl'été. Hélas ! c'est ainsi qu'on alaissé s'éteindre dans la misère ce fin bibliophile de Monselet, qui aimait tant les livres et qui aurait peut-être encore vécu quelques années, dans un cadre de reliures, en faisant des fiches ou en feuilletant le Quérard.

Un abus? Si c'est un abus qu'on vous demande^Tarres conscripn, n'hésitez pas, commettez le crime! H est véniel, je vous assure. Voyons, lorsqu'un député a été bien sage, qu'il a toujours docilement opiné du bonnet à toutes les fantaisies du gouvernement, et que le suffrage universel finit par lui donner un croc-en-jambe, est-ce que vous ne lui accordez pas, comme on dit, une compensation ? Une bonne petite trésorerie pour vivoter, un poste colonial où il n'est pas défendu de faire ses orges...

Mais je m'arrête. Imprudent que je suis ! J'allais oublier que ceci est une humble pétition, et que

je dois me refuser la moindre épigramme. Aujourd'hui, je suis tout sucre et tout miel. Pour servir un ami et un poète comme Dierx, vous me voyez prêt à toutes les courbettes, à toutes les platitudes.

Allons ! Messieurs du Sénat, un bon mouvement en faveur des lettres. Nommez Léon Dierx bibliothécaire. Assurez une douce et honorable vieillesse à un vrai poète, à un homme de fier caractère et de haut talent. Ce n'est pas toujours bien joli, n'est-ce pas? la politique. Eh bien, faites une jolie chose : accomplissez un acte de justice et de bonté.

i6 août zSp4,

L'Interview

L A u T-i L se soumettre à Tinterview ? Fautil recevoir les reporters? Faut-il leur répondre, quand ils vous demandent, par exemple, votre avis sur l'immortalité de l'âme, ou votre préférence en matière de funérailles, — sépulture ou crémation, — ou encore si vous mangez les asperges à Thuile ou à la sauce?

Une fois de plus, voici la fastidieuse question posée dans la presse, et j'ai le caprice de l'examiner.

Plusieurs sont pour la négative. Les malins d'abord, qui prétendent être agréables à la chèvre

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