L INTERVIEW
mettra de passer, tout à l'heure, à la caisse du journal? Quelques-uns prennent mal leurs notes ou manquent de mémoire. Us déformeront peutécre un peu votre conversation. Le beau malheur! Parce qu'on vous attribuera quelques pensées médiocres et quelques phrases incorrectes, monsieur le gros personnage, aurez-vous le mauvais goût de vous fâcher? Il ne s'agit, après tout, que de paroles en l'air. Et puis, rentre en toi-même, Octave, et songe à toutes les choses contestables que tu as, non seulement dites, mais écrites sur du papier, signées de ton nom et envoyées sans vergogne aux imprimeries. Rassurez-vous, ô mes illustres contemporains. Pour une niaiserie de plus ou de moins, l'ordre du monde et la marche harmonieuse des planètes ne seront pas changés.
Ajoutons que l'accident en question est assez rare. Sans posséder absolument tous les ifiérites de la nymphe Écho et du phonographe, et bien que leur a copie 7> n'atteigne point, comme style, la beauté du Vialogue d*Eucrate et de Sylla, dans Montesquieu, presque tous les reporters sont attentifs, consciencieuxetfidèles. J'enaireçu qui étaient très intelligents, très lettrés, tou t à fait aimables, et avec qui la causerie au coin du feu, tout en fumant quelques cigarettes, offrait un réel agrément.
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Je me méfie, du reste, un peu de la sincérité des rectifications qui se produisent souvent après une interview. Je devine toujours là un monsieur qui a eu la langue trop longue, qui s'est c emballé 9 et qui voudrait bien rattraper ce qu'il a dit.
Cependant, je conviens que le personnel de la presse renferme quelques saute-ruisseau assez déconcertants.
Naguère, une feuille mondaine m'expédia un de ses rédacteurs pour m'extirper quelques « indiscrétions 9 sur mon drame inédit, Tour la Couronne^ que les directeurs de l'Odéon se proposent de représenter l'hiver prochain. C'était un très gracieux jeune homme, bien élevé, déférent, mis, d'ailleurs, comme un € premier aux gants i>^ tiré à quatre épingles et frisé au petit fer. Mais, au bout de cinq minutes, comme il me demandait à quelle époque et dans quel milieu historique se passait l'action de ma pièce, je dus reconnaître que je révélais à mon gentil confrère l'existence de l'Empire d'Orient, dont l'histoire a pourtant la respectable durée de onze siècles, et que la nouvelle de la prise de Constantinopie par les Turcs, en 14^ 3, — événement qui ne me semblait pas, j usqu' alors, absolument inconnu, — causait une extrême surprise à ce jeune littérateur..
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Tels sont tes bienfaits, instruction gratuite et obligatoire! Baccalauréat, voilà de tes coups I
Après cela, vous me direz que ce petit pommadin, qui ne valait rien pour faire causer un poète tragique, aurait sans doute rapporté une excellente interview de chez une grande cocotte, avec description suggestive du mobilier professionnel et discrets renseignements sur le prix et l'heure des consultations. Rien n'est plus probable; et, comme c'est là, évidemment, la presse de l'avenir, ce joli garçon fera peut-être un très beau chemin.
Mais mon souvenir le plus amusant, à propos de reportage, c'est celui du journaliste américain qui m'a honoré, tout récemment, de sa visite.
Tout jeune, énorme, superbe, en complet merdoie à carreaux noirs, avec des joues couleur tomate et une barbe jaune qu'aurait enviée un fleuve d'allégorie, il laissait pendre le long de son corps ses poings monstrueux, comme s'il avait porté deux poids de cent kilos. Ce gigantesque exemplaire de la race anglo-saxonne, qui n'eût été déplacé, comme tueur, dans aucun abattoir, ne savait de notre langue que ce qu'on en apprend dans un tAfanuel de la conversation : a J'ai le couteau.. . Tu as le rasoir... Il ou elle a le casse-noisette d, et son
accent était celui d'un Anglais de chansonnette comique. Néanmoins, ses mains herculéennes et faites pour manier la massue, s'armèrent d'un minuscule porte-mine en or et d'un tout petit calepin relié en cuir de Russie ; et le Yankee se mit en devoir de m'interroger.
Le dialogue fut très pénible. Dans l'espoir de me faire à peu près comprendre, je choisissais les mots les plus simples, comme pour un bébé, j'employais les verbes à l'infinitif, je parlais nègre. Lui, imperturbable, écrivait toujours, — quoi, grand Dieu ? — puis, relevant la tête et faisant un violent effort de mémoire pour se rappeler sa question, préparée d'avance en français, il me la lançait avec l'énergie d'un capitaine au long cours commandant une manœuvre dont le sort du navire et de l'équipage aurait dépendu. Quelle interview! J'en avais la sueur au front. Car, par bonté d'âme, je répondais quand même, en phrases enfantines, avec un peu de pantomime explicative; et je me faisais l'effet d'un phoque qui dit «c papa j> et qui compte jusqu'à dix, sur le rebord de son bassin, avec sa nageoire.
L'Américain voulut connaître mes procédés de travail, et, là-dessus, du moins, je pus le satisfaire, en lui montrant une plume et du papier. Il sou-
l'interview IO)
haxi^i mon portrait enrichi d'un autographe, et,
de x&ouYcau, je comblai ses vœux, en lui oflTrant
\ii:i^ photographie tellementrajeunieetretouchée
que j'y ressemble, en ma qualité d'homme rasé,
à. cous les acteurs et même à toutes les actrices,
i Paulus ou à Léonide Leblanc, comme vous
voudrez.
Mais, quand cet homme exigeant voulut me fâdre passer un examen oral sur des sujets plus difficiles, — sur l'Académie, sur Zola, sur les anarchistes, etc., — ce fut terrible : lui, criant toujours comme le capitaine d'un navire en détresse; moi, poussant de vagues aboiements et cherchant une rédacdon à la hauteur d'un enfant à peine sevré : «c Zola, très fort... Anarchistes, pas commodes... Académie, salon... 9
Pour finir, le géant me demanda quelques détails sur ma vie intime, et notamment combien je recevais de lettres par jour. Je lui répondis : oc Une vingtaine, dont dix pour me demander de l'argent. 9 Puis le citoyen de la libre Amérique prit congé de moi, paraissant enchanté, et me ^ donna une formidable poignée de main, dont je souffre encore.
Eh bienl je lui suis très reconnaissant quand même, à ce brave Yankee. Venu de si loin pour
m'interroger, il n'avait pourtant pas lu, très certainement, une seule ligne de moi, puisqu'il bégayait à peine quelques mots de français . Jamais j e n'ai mieux compris que par sa visite, à quel point la célébrité littéraire est, comme le reste, vanité et rongement d'esprit. Et c'est encore ici un nouvel avantage de l'interview : elle donne à sa victime une leçon de modesde.
Soyez donc hospitaliers aux reporters. On ne leur dit, après tout, que ce qu'on veut bien; et, jusqu'à présent, ils ont eu la délicatesse de ne pas exiger de nous le récit de nos bonnes formnes. Rien ne s'oppose, d'ailleurs, à ce que nous leur dictions, pour les écrire sur leur carnet ou sur la manchette empesée de leur chemise, des paroles dignes de la postérité. Ils ne sont qu'une longue interview, en définitive, et pas autre chose, les entretiens deGœtheetd'Eckermann; etLasCases faisait office de reporter, quand il recueillait les discours de l'Empereur, à Sainte-Hélène.
2j août z8ç4.
Albert Lambert
NE fâcheuse indisposition ne m'a pas permis d'assister — et c'est un vrai chagrin pour moi — à la première représentation de Severo Torelli, au Théâtre- Français. L'adoption d'un grand ouvrage par cette illustre Compagnie de comédiens est toujours, pour l'auteur, un honneur insigne et une vive satisfaction. Il éprouve alors la joie d'un peintre qui Verrait, de son vivant, un de ses tableaux installé au Louvre. Mais c'est aussi pour lui l'occasion d'un gros battement de cœur, l'épreuve offrant des dangers. Pas commodes du
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tout, la comparaison avec les classiques, le voisinage des chefs-d'œuvre.
Je me suis beaucoup agité, mardi soir, dans mon lit de fiévreux. C'était moins la faiblesse que l'émotion qui faisait trembler dans ma main le verre de lait ou la tasse de bouillon de poule, seules voluptés gastronomiques que la Faculté me permette jusqu'à nouvel ordre; et j'aurais redouté une nuit blanche, si, tout en songeant à la Comédie-Française, je ne m'étais pas rappelé le latin de cuisine de Molière : Opium facit dormir e, et si je n'avais pas vu sur ma table de nuit une rassurante boîte de pilules d'extrait thébaïque.
Enfin, tout cela est passé et voici Severo Torelu sur l'affiche du Théâtre-Français,
Ohl soyez tranquilles. Je n'aurai pas le mauvais goût de vous entretenir de mon ouvrage. J'ai lu La Fontaine, et je me souviens trop bien de la fable du hibou pour me donner le ridicule de ce père trop indulgent. Cherchez ailleurs le résultat de la soirée. Mais on permettra bien à ma reconnaissance de consacrer, aujourd'hui, cette page au succès obtenu parle jeune et charmant tragédien qui fut, en 1883, à l'Odéon, le protagoniste de mon drame, et qui vient de reprendre son rôle avec tant d'éclat.