ALBERT LAMBERT IO
Certes, je dirai mal, à cette heure, combien je suis son obligé. Car je n'écris pas : je dicte, moi qui n'ai nullement l'habitude de dicter, et cette chronique ressemblera trop, j'en ai grand' peur, à une conversation sténographiée.
Lorsque La Rounat et Porel, à cette époque directeurs de rOdéon, eurent reçu ma pièce, — c'était trois ans, autant qu'il m'en souvienne, avant la représentation, — ils me dirent d'abord : « Nous ne savons quand nous pourrons vous jouer, car votre principal rôle est écrasant et réclame un comédien doué de qualités bien difficiles à rencontrer. Il lui faudrait la vraie jeunesse et en même temps la force. Quand nous aurons un Severo, nous monterons tout de suite l'ouvrage. » Ce ne fiit donc qu'après la séance du Conservatoire où Albert Lambert enleva son prix à la baïonnette, dès son premier concours, qu'ils me firent signe.
L'hiver suivant, on mit Severo Torelli à l'étude.
Albert Lambert fils m'apparut alors sous les traits d'un enfant de dix-huit ans, gracieux et délicat, et dont l'aimable visa]ge, à peine ombré d'une barbe naissante, intéressait surtout par son charme languissant et même morbide. On peut le dire aujourd'hui qu'il est devenu un robuste jeune homme, il inspirait au premier abord un
Io8 MON FRANC PARLER
sentiment mélancolique. Sa voix, un peu voilée, rappelait péniblement celle de certains poitrinaires. N'était-il pas malade? Cette fleur de jeunesse n'allait-elle pas se faner aussitôt?
Grâce au ciel, ces craintes étaient absolument chimériques; et, nous le reconnûmes dès les premières répétitions, sous cette langueur se cachait une mâle énergie ; ce roseau était une barre de fer.
Élève de son père, qui est un excellent comédien, le jeune débutant nous révéla immédiatement sa valeur. Intelligence, émotion, grâce, adresse, il avait tous les dons naturels, réglés par un art déjà très sûr. Et d'une docilité admirable! Comprenant à demi-mot, il exécutait rapidement tout ce qu'on voulait, et sur les indications les plus sommaires. Ah ! il n'était pas de ces comédiens qui, lorsque l'auteur les reprend, — avec quelles précautions oratoires ! — répondent, en se cuirassant de politesse : a Parfaitement, monsieur, » et reproduisent identiquement Terreur reprochée, jusqu'à ce que la victime — c'est de l'auteur que je parle — se décourage et les laisse faire à leur guise. Porel, qui mettait la pièce en scène et qui, soit dit en passant, est un maître en cet art si délicat de guider et de conseiller les comédiens, était émerveillé de la facilité et de la