‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 21 sur 60 · ALBERT LAMBERT IO · texte numérisé non relu

ALBERT LAMBERT IO

souplesse du jeune artiste. Je puis dire que, dès que la pièce fut « débrouillée v, nous ne doutâmes pas un instant de l'accueil que les spectateurs feraient à Albert Lambert.

On se rappelle que la soirée fut, en effet, pour lui, triomphale. Le public goûta cette surprise délicieuse de rencontrer un jeune premier sans catarrhe ni rhumatismes, ne se préparant pas encore à célébrer ses noces d'argent avec son épouse et n'ayant pas un fils dans Tarmée, proposé — à l'ancienneté — pour le grade de capitaine.

Tous furent séduits par cet enfant qui avait l'âge du Cid et qui triomphait comme lui ; par ce jeune tragédien à la physionomie à la fois douce et fatale, au talent si émouvant et si pathétique, et qui semblait réservé pour incarner les grandes créations des poètes et représenter désormais les Hamlet et les Oreste.

Cet espoir ne fut pas trompeur. La carrière d'Albert Lambert a été rapide et brillante. Pour ne rappeler qu'un de ses rôles les plus éclatants, il a réalisé pour Alphonse Daudet, j'en suis persuadé, l'idéal du personnage si passionné et si touchant de Frédéri, dans rc4rlésienne.

Appelé de bonne heure à la Comédie-Française, oîi d'illustres acteurs, légitimement fortifiés

no MON FKANC PARLER

dans leur emploi, le défendent opiniâtrement, et où les débutants doivent, en général, faire le siège de la place avec lenteur, selon les règles de Vauban, et en traçant de savantes parallèles, Albert Lambert a pris d'assaut une des plus fortes positions. D'après tous les échos qui m'arrîvent dans ma chambre de malade, tant par la presse que par des rapports d'amis, cette reprise de Severo Torelli est, pour le talent d'Albert Lambert, une consécration définitive.

Je suis profondément heureux; et, d'une manière générale, je compte parmi les meilleurs souvenirs de ma vie d'auteur dramatique les soirées où de jeunes débutants ont trouvé, en jouant un de mes ouvrages, l'occasion d'un grand succès. J'ai eu plusieurs fois ce bonheur.

Sarah Bernhardt avait sans doute fait entendre sa voix d'or avant la première du Tassant. Entre autres rôles, elle avait été une délicieuse Cordelia dans U T^i Lear, de Jules Lacroix, et je la vois encore au dénouement, dans les bras de Beauvallet, blanche et pure comme un lys coupé. A coup sûr, elle n'avait besoin ni de moi, ni de personne pour arriver à la gloire; cependant, c'est sous les a cheveux d'aurore » de Zanetto qu'elle a fait sa première étape. Leverrier in-

ALBERT lAMBBKT III

conscient, j'ai eu la chance de montrer à tous, dans le ciel de TArt, une planète nouvelle.

On n'a pas oublié non plus avec quel enthousiasme fut accueillie,àsesdébuts dans lesjacobites, W^ Weber, étrange et sauvage, sous ses haillons d'Ecosse, comme une hirondelle de mer. J'ai la conviction que, tôt ou tard, cette jeune tragédienne, si merveilleusement douée, sortira de Tinjuste oubli où elle semble plongée momentanément, et qu'elle tiendra les admirables promesses qu'elle a faites alors à la Poésie et au Théâtre. Et vous aussi, mon cher Albert, vous m'avez donné la primeur de votre talent; et voici que, de nouveau, vous me l'apportez, mûri, virilisé, plus puissant et plus complet, et le mettez au service de notre Severo.Wows devinez, n'est-ce pas, mon enfant, ma joie de poète et d'ami devant votre beau succès? Elle est partagée, j'en suis certain, par le groupe d'artistes d'élite qui vous entourent et qui, eux aussi, défendent si vaillamment mon œuvre ; car c'est un charme pour tous quand le plus jeune est au premier rang, et, dans les régiments de la vieille France, c'était Mti officier de vingt ans qui portait le drapeau !

)0 août 1894k

Un Livre sur Fénelon

!UMÉROTEZ-VOUS. »

Et les gardes nationaux, tout récemment munis de fusils à tabatière et rangés sur deux lignes dans une allée du Luxembourg, criaient leur numéro l'un après Tautre : a Un... deux— trois... quatre... cinq », etc. Et les voix, essayant toutes de prendre un accent brusque et militaire, étaient très variées, sautaient du ténor suraigu à la basse profonde.

C'était au début du siège de Paris, sous un ciel d'or, dans les premiers jours de l'admirable mois d'octobre 1870. L'air était frais et pur. Un calme

enchanceury une douceur exquise planaient dans l'espace. Mais,àd' assez courts intervalles, le canon des forts, sourd et lointain, grondait. Sous le quinconce des vieux marronniers à demi dépouillés de leurs feuilles de rouille, des cornes de bœufs oscillaient au-dessus des enclos de planches ; et, partout le long des boulingrins et des massifs défleuris, autour du bassin ridé par la brise, sur les terrasses où triomphent en marbre les reines de France et les dames illustres, des pelotons de gardes nationaux faisaient l'exercice. Que de bruits divers et confus! Les commandements éclataient, lancés d'une voix vibrante; les armes secouées frémissaient, sonores; les pas cadencés grinçaient dans le sable sec. Et les rayons obliques du soleil tombant baignaient toute cette agitation dans une poudre lumineuse, que criblaient d'éclairs les sabres nus des officiers, les baïonnettes scintillantes, le cuir verni des gibernes.

Le spectacle, dans son ensemble, était martial, rassurant, presque joyeux. L'abominable blocus commençait à peine. On était encore à l'heure des illusions; on espérait la victoire.

Quand nous nous érions numérotés, notre capitaine, — il devint un de mes plus chers amis,

un de ceux qu'on regrette toujours quand on les a perdus, car il joignait au cœur le plus tendre et à l'esprit le plus cultivé, toutes les délicatesses d'un gentilhomme et toutes les vertus d'un saint, — notre capitaine, le marquis de Queux de Saint- Hilaire, enflait tant qu'il pouvait sa voix faible et sifflante, sa voix de phtisique, hélas! et commandait :

o: Adroite... alignement. y>

Les apprentis soldats obéissaient tant bien que mal.

« Avancez un peu, numéro deux... Rentrez, numéro cinq... d disait l'excellent Saint-Hilaire, tâchant d'atténuer la sécheresse du commandement militaire par un courtois et charmant sourire. Puis, s' efforçant encore de faire la grosse voix, il criait :

« Fixe ! »

Vous êtes étonnés peut-être de rencontrer, sous le titre de cet article, ce croquis fait de mémoire, et vous vous demandez quel rapport il peut y avoir enije le fameux archevêque de Cambrai et la garde nationale du siège? Voici. C'est que le a numéro deux », à qui l'on ordonnait d'avancer.

UN LIVRE SUR FÉNELON 1 1 f

c'était moi-même, et que le « numéro cinq », qui sortait du rang, c'était M. Crouslé, de qui je viens de lire un remarquable et substantiel ouvrage, ayant pour titre Fénelon et 'Bossuet.

Je vous parlerai tout à l'heure du livre de mon ancien compagnon d'armes. Mais il me permettra de m'attarder encore un instant à nos souvenirs communs de la 4^ du 21^.

Ce 21^ bataillon s'était recruté au cœur du pays Latin, sur la Montagne Sainte-Geneviève, et comptait dans son effectif un grand nombred'universicaires de tous grades. M. Victor Duruy, l'ancien ministre de l'Instruction publique, y portait le flingot comme un jeune conscrit, avec la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur sa vareuse ; et, en fait de gros bonnets du corps enseignant, la4« compagnie, où j'étais enrôlé, était particulièrement bien partagée. Il y' avait là, d'abord, presque tous les professeurs deTÊcole de droit, le vieux et si respectable M. Duverger, MM. Rataud, Dementhe, d'autres encore. Puis quelques maîtres en Sorbonne, beaucoup de professeurs des lycées voisins. Je me rappelle, entre autres, à cause de son entrain et de sa belle humeur, M. Vacant, le mathématicien, aujourd'hui inspecteur général, et je vois encore le philo-

sophe, M. Lachelier, qui, dans les haltes, lorsqu'on rompait les rangs, sortait un Sénèque de sa poche ec le lisait en se promenant devant les faisceaux.

Ces honnêtes gens, ces hommes de science et d'étude, presque tous mariés, ayant charge d'âmes, étaient pénétrés, je vous assure, du sentiment de leurs devoirs de citoyens et prenaient très au sérieux leur rôle militaire. Aucune forfanterie. On chantait peu la Marseillaise, au 2i«, et Ton n'y réclamait pas la sortie torrentielle; mais, sur un ordre, ces pacifiques universitaires, ces pères de famille, auraient marché au feu sans dire c ouf », et se seraient battus comme des soldats. On n'a rien su faire de tant de bonnes volontés, de la mâle résolution de tous ces braves cœurs. Allons, le mot de Bismarck sur cette terrible guerre reste cruellement vrai : a Des lions conduits par des ânes. »

Tous ces souvenirs me sont revenus en lisant le nom de M. Crouslé sur la couverture de son récent livre. Mon ex-camarade du 21*, qui est devenu un des professeurs les plus distingués de la Faculté des lettres, vient d'écrire sur Fénelon un in-8° de près de six cents pages, et il nous promet pour bientôt le second tome. C'est une œuvre de bénédictin, qui représente évidemment

plusieurs années de travail opiniâtre. M. Crouslé vit sur Fénelon comme un ver à soie sur un mûrier.

Son livre, très documenté, bourré de citations et de notes, sera certainement apprécié des savants. Un ignorant comme moi ne peut qu'être saisi par le vif intérêt de cette étude morale et littéraire, écrite, d'ailleurs, avec force et agrément.

De plus, le sujet est à la mode. On sait que, dans le monde des beaux esprits, et parmi les élégantes Philamintes qui suivent les cours de Sorbonne, on est, aujourd'hui, pour Bossuet ou pour Fénelon, comme, au temps de Marie-Antoinette, on était pour Giiick ou pour Piccini. Les partisans de l'Aigle de Meaux deviennent volontiers d'implacables ennemis pour le Cygne de Cambrai. On raconte que l'ami d'un de nos plus célèbres critiques, au moment d'entrer dans son cabinet, l'entendit prononcer, à haute voix, les mots de drôle et de polisson :

« De qui parlez-vous donc? dit le visiteur en entrant?

— De qui voulez-vous que je parle, répondit l'écrivain passionné, si ce n'est de Fénelon ? »

M. Crouslé — je me hâte de le dire — se montre

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plus juste et plus respectueux. Néanmoins, l'impression générale que donne la lecture de son livre n'est pas favorable à l'auteur du TéUmaque. Il nous y apparaît, d'après des témoignages bien groupés et qui semblent probants, comme un personnage très avisé, très politique, ayant la double finesse du prêtre et du gascon, et menant supérieurement sa barque. Le mot c intrigant -» n'est pas prononcé par M. Crouslé, qui surveille ses expressions, mais je ne serais pas surpris qu'il fût au fond de sa pensée.

En tout cas, ilfaut renoncer, après avoir lu cette étude, au Fénelon de la légende, ramenant chez le paysan une vache égarée, au pasteur, charitable et naïf, offrant quelque ressemblance avec Saint- Vincent de Paul.

M. Crouslé nous représente aussi l'archevêque de Cambrai comme décidément atteint par l'esprit de chimère. Il a fait ressortir, avec beaucoup d'art, tout ce qu'il y a d'impossibles utopies et de vains rêves dans l'œuvre de celui que devait tant admirer Rousseau, cet autre idéologue, et qui fut aussi considéré comme un précurseur par les pires chimériques que le monde ait connus, par les Jacobins. Hélas! les anarchistes, eux aussi, rêvent une Salente.

Ce manque de bon sens et d'esprit pratique a bien trouvé sa preuve dans le résultat de l'éducation donnée au duc de Bourgogne. Comme Rousseau a voulu faire de son Emile un homme parfait, Fénelon a prétendu obtenir, dans la personne du jeune prince, le modèle des rois. Or, si le duc de Bourgogne eût régné, son précepteur aurait été exposé — n'en doutons pas — à de bien fâcheuses décepdons. Son élève n'eût pas été un saint Louis, comme il le désirait; car, lorsqu'il mourut, le petit-fils de Louis XIV n'était, d'après les témoins les plus dignes de foi, qu'un dévot à l'esprit étroit et une espèce d'imbécile.

Le premier volume de l'ouvrage qui nous occupe s'arrête à la nomination de Fénelon à l'archevêché de Cambrai, qui l'éloigna de la cour et fut, comme on sait, une sorte de disgrâce. Elle eut pour cause le mécontentement du roi et de M™« de Maintenon devant l'ardeur dont s'était enflammé le futur prélat pour les folies mystiques de M°*® Guyon, la célèbre illuminée. Rien n'est plus curieux que cette partie dulivre de M. Crouslé. On croit rêver quand on voit quelques-unes des plus fortes têtes du Grand Siècle prendre parti pour cette extravagante, qui se disait la seule

épouse de Jésus-Christ, qui se prétendait tellement pleine de la grâce du Seigneur, qu'elle « en étouffait », qu'elle a en crevait », — ce sont ses propres expressions, — et qui se faisait ôter son corset, dans ses crises d'hystérie religieuse, parles deux filles du grand Colbert. On reste stupéfait de voir des hommes tels que Fénelon, et aussi des ducs à perruque et à cordon bleu comme MM. de Chevreuse et de Beauvilliers, s'enthousiasmer pour cette aliénée, que réclamait impérieusement la «douche.

Bossuet, du moins, appelé à juger cette folle, ne perdit pas la tête, et, à mon humble avis, sa résistance, en cette occasion, fait honneur à sa sagesse.

Le livre de M. Crouslé, qui manifestement est un c bossuédste », donnera beaucoup de plaisir à mon confrère et ami Ferdinand Brunetière, et généralement à tous ceux qui s'intéressent à l'histoire du xvii« siècle. Quant à moi, je ne suis pas un assez grand clerc pour me croire autorisé à porter un jugement sur un si savant ouvrage ; et cet article n'est qu'un témoignage de sympathie que j'adresse à M. Crouslé, en lui rappelant le temps où, sous les ordres du capitaine de Queux de Saint-Hilaire, nous allions à l'exer-

dce à feu dans le fossé des fortifications — une fois même, j'ai failli tuer lé tambour — et où nous faisions, siîr le trottoir du chemin de ronde, tant de patriotiques parties de bouchon.

6 seftemhre 1894,

La Mort d'un Exilé

oNNAissEZ-vous rien de plus mélancolique que la destinée de ce malheureux comte de Paris?

Ces temps derniers, en lisant chaque jour dans les journaux les détails de sa longue agonie, j'éprouvais un sentiment singulier, complexe, où il y avait beaucoup de pidé et aussi un peu de honte. Je sais bien que, lorsque Fignoble politique est en jeu, il ne peut être question d'humanité ni de justice. Mais c'est égal. Que le des-

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