‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 22 sur 60 · LA MORT D*UN EXILÉ · texte numérisé non relu

LA MORT D*UN EXILÉ

cendanc de tant de rois, qui, en définitive, ont fondé notre nation, soit mort de tristesse, loin de son pays, allons I ce n'est pas brillant.

Ce qui caractérise les parlementaires décadents qui nous gouvernent, c'est la peur et l'absence de générosité.

Personne n'était moins effrayant que le comte de Paris. Après la guerre, à sa rentrée en France, il se laissa jouer comme un enfant par le petic Thiers, dont la figure, aujourd'hui simplifiée par l'éloignement, se dessine, décidément, comme celle d'un intrigant de première classe. En restituant au fils de Louis-Philippe des millions, qu'on lui devait, après tout, mais qu'il eut grand tort d'accepter, le vieux serpent à lunettes savait fort bien ce qu'il faisait. Il rendait le prince absolument impopulaire.

A cette époque, je voyais tous les jours les photographies du comte de Paris dans les vitrines des papetiers bien pensants de la rue du Bac. Sous son modeste uniforme de lieutenant-colonel de l'armée territoriale, il ne faisait nullement figure de prétendant, je vous assure.

Si l'on m'avait demandé de tirer alors son horoscope, j'aurais volontiers prédit qu'il se bornerait à publier des articles très distingués dans

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la 1{evue des Veux-é^fondfs et qu'il serait de F Académie avant moi.

Eh bien! pas du tout. Il parait qu'il était formidable.

On lui passa bien encore sa visite à Frohsdorf ; mais, quand il se permit d'ouvrir ses salons, ce fut un ro//^ général.

Dans le monde de la politicaille exclusivement, bien entendu. Quant à la majorité des citoyens français, ils ignoraient qu'on servît, tous les soirs, rue de Varennes, un thé subversif et des petits fours séditieux, et les paysans continuaient à se lever de bonne heure pour aller déplacer le piquet de leur vache dans l'herbage, sans se douter que la patrie fût en danger.

Les dîners et les réceptions du comte de Paris avaient mis le monde officiel dans tous ses états. Le père Gré vy, qui ne portera pas, dans l'histoire, le surnom de a Magnifique », fut particulièrement choqué, dit-on, qu'on prodiguât à tel point les verres de Champagne et les petits pains au foie gras. La police était sur les dents, passionnément occupée à compter les équipages qui stationnaient près de l'hôtel Galliera, et à tirer les vers du nez des larbins. Considérez comme historique que les bombes glacées qui parurent au dessert.

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dans cette demeure princière, jetèrent plus d'inquiétude en haut lieu que n'en devaient répandre par la suite les bombes plus énergiques de Rayachol. Il n'y avait pourtant là que des messieurs qui avaient mis leur habit n^' i, et des belles qui montraient leurs épaules. On les représenta comme des Catilinas qui faisaient d'exécrables serments et buvaient à la ronde dans une coupe du sang humain.

Pour parler sérieusement, tous les gens de bonne foi sont persuadés que le comte de Paris n'a jamais conspiré. Qu'il ne crût point impossible le retour de la monarchie ; qu'il se considérât, lui, chef de la maison de Bourbon, comme une réserve en cas de malheur, — hélas! tous nos gouvernements, depuis un siècle, sont nés d'une catastrophe, — je n'en disconviens pas. Mais quoi? C'était un espoir aussi légitime que chimérique. Loin de conspirer, le comte de Paris, par éducation, par tradition de famille, avait — comment dirai-je ? — la naïveté de croire à la volonté librement exprimée du pays, au roi qui règne et ne gouverne pas, au jeu de balançoire des assemblées, à toutes les chinoiseries parlementaires. Enfin, comme les princes ses parents, comme notre admirable duc d'Aumale, comme

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le brave duc de Chartres, qui se brûle les sangs de n'être plus colonel de cavalerie, il était un honnête homme et un bon Français, incapable de songer même à un coup de force, à une aventure. Cependant, Grévy, qui était le maître bien plus qu'on ne le croyait, excita ses ministres, obtint l'expulsion. La République prouva, une fois de plus, — ainsi qu'elle continue de le faire, du reste, — qu'elle avait recours, comme les camarades, aux lois de circonstance et d'exception; et, de plus, cette iniquité fut une faute. Hors de France, les chefs des familles ayant régné étaient contraints, en quelque sorte, au rôle de prétendants, et, quoi qu'on en dise, ils devenaient plus incpmmedes qu'avant. Le comte de Paris n'accepta ce rôle, je crois bien, que par devoir, pour ne pas abandonner ses amis. Mais ce second exil le désespéra. Le pauvre prince, qui était, en somme, plein d'honneur et de vertus, et qui aimait la France, languit et s'ériola, loin d'elle. Il vient d'expirer, en regardant le drapeau. Grévy, dont on se rappelle la fin peu glorieuse, — ah ! quel malheur d'avoir un gendre I — triomphe, à présent, en bronze, à Mont-sous-Vaudrey. C'est même la première fois qu'on érige la statue d'un vieux grigou.

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Espérons, du moins, qu'on ne refusera pas à la dépouille du pedc-fils de Henri I V quelques pieds cubes de terre française.

Pour excuser toutes ces vilenies, on invoquera sans doute la raison d'Ecat, le salut de la République. Mais ce qu'on a sauvé, — si Ton a sauvé quelque chose, — c'est huit années de crises dégoûtantes et de trouble profond. La honteuse affaire Wilson, l'agitation boulangiste, les abjects tripotages du Panama et les attentats anarchistes, voilà le bilan. Ajoutez*/ la menace constante d'un cataclysme social qui sera parfaitement justifié, d'ailleurs, par l'imperméable égoïsme de la bourgeoisie et par l'impuissance, manifestement prouvée désormais, des moulins à phrases du Parlement à se conformer à leur programme et à réaliser une seule des réformes cent fois promises; et — pour quiconque ne se paie pas de mots — il faut bien avouer, devant ce joli résultat, que la loi qui a proscrit le comte de Paris ne fut qu'une injustice et un scandale de plus.

Je ne partage pas les illusions des royalistes. A aucun moment, je n'ai cru qu'il fût possible de rétablir le prétendant sur le trône, et je m'imagine que lui-même ne s'en souciait guère. Mais enfin.

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si la mélancolique effigie de Philippe VII avait brillé sur les pièces de cent sous, les cœurs auraient-ils été moins durs et les politiciens plus honnêtes ? Vous n'en savez rien, ni moi non plus. Il n'avait rien du « bon tyran » rêvé par Renan. Il eût été sans doute un roi très respectueux des institutions établies, très constitudonnel, c'est-àdire une espèce de Carnot, et les choses auraient probablement aussi mal marbhé.

A mon humble avis, pour ramener l'ordre et la paix dans notre politique intérieure, il faudrait l'action et la volonté d'un seul, — et d'un gaillard autrement râblé que l'infortuné prince qui s'est éteint, l'autre jour, à Stowe-House.

Non ! ce qui me navre, dans la circonstance présente, c'est la hideuse monotonie de l'histoire, c'est le peu de progrès qu'ont fait, après cent ans de révolution, les idées de tolérance et de vraie liberté, c'est cette douloureuse pensée que la haine et la peur des hommes de partis étouffent le généreux génie de la France et lui ont défendu de donner asile au premier de ses gentilshommes, au fils de ses anciens rois. Ce qui me désole, à un point de vue plus général, c'est qu'elle existe encore chez nous, cette loi du bannissement, qui, appliquée à certaines natures, est la peine de

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