‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 24 sur 60 · PROPOS DE CONVALESCENCE I · texte numérisé non relu

PROPOS DE CONVALESCENCE I

Ofy c'est terrible à avouer, mais j'ai bien peur de manquer d'idées générales. J'ai beau me tâter, me fouiller. Il n'y a pas à dire. J'en manque.

Je pourrais, sans doute, répondre qu'il existe aussi des idées particulières, qu'elles peuvent présenter peut-être quelque intérêt, et que, d'ailleurs, n'en a pas qui veut. Seulement, pour i&s exprimer le moins mal possible, il faut recourir fatalement à la première personne du singulier et ce se raconter », comme dit l'aimable Jules Lemaître.

Racontons-nous donc.

Je viens d'être assez sérieusement malade, et c'est la troisième fois que cela m'arrive depuis un an. Même à un poète, c'est-à-dire à un esprit léger et superficiel par définition, — du moins selon les gens sérieux, et brevetés comme tels, — de pareils accidents de santé, si rapprochés les uns des autres, donnent à réfléchir; et, l'autre jour, tout en gémissant de douleur et en grelottant de fièvre, j'ai pensé — quoique indigne — à une <E idée générale i>, et même à la plus générale de toutes, à la mort.

Aujourd'hui, je suis debout. J'ai pu regagner mon asile de campagne. J'écris cette page devant le ciel d'or d'une pure après-midi de septembre, devant de grands arbres dont la verdure garde

encore sa fraîcheur après ce pluvieux été. Je suis dans cet état de faiblesse physique, mais de cabne, que procure la convalescence, et qui n'est pas sans douceur; car on y éprouve comme un réveil, un rajeunissement des sens. Tout à l'heure, faisane les cent pas le long des plates-bandes, je respirais avec volupté le parfum des résédas et, devant les dernières c malmaisons », je me murmurais ce vers délicieux, qui étonne et détonne chez ce farouche huguenot d' Agrippa d'Aubigné :

Une rose d'automne est plus qu'utte autre exquise.

Elles se dissipent donc un peu, en ce moment, mes idées funèbres.

Mais, il y a trois semaines, j'étais beaucoup moins tranquille, je vous assure, dans mon lit à colonnes, entre mes deux médecins, qui, après m'avoir tripoté, s'écriaient avec une fausse bonne humeur: c Ne nous affaiblissons pas, saperlottel Nourrissons-nous I d et faisaient ensuite un tas de façons pour m'accorder trois pruneaux ou un œuf à la coque.

Je me disais : m Si c'était pour cette fois, tout de même?... Est-ce que, par hasard, d'ici à quelques jours, il y aurait encore un fauteuil vacant à

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TAcadëmie?... » Soyons franc. Je n'ai rien d'un stoïque et je riais jaune.

Cependant, je puis le dire, ce qui me tourmentait alors, ce n'était pas l'idée de la souffrance physique, ce n'était pas l'idée de la mort. Souffrir dans mon corps, j'en ai un peu l'habitude; et je m'imagine qu'on doit sortir de la vie comme on y entre, inconsciemment. Si mon testament n'eût été déjà fait, je l'aurais dicté, j'en réponds, avec un parfait sang-froid. Oui, le ciel est beau. Quelques êtres m'aiment tendrement et me l'ont prouvé. C'est une grande douceur. Pourtant, je ne regrettais pas la vie, n'ayant plus grand'chose de nouveau à attendre d'elle. J'avais, sans doute, une tristesse en songeant qu'il y avait un périt nombre de personnes à qui ma perte causerait un chagrin réel, qu'U en était au moins une qui connaîtrait le désespoir. Mais je me disais : m Après tout, ce n'est pas ma faute. » Et cette pensée, si pénible qu'elle fût, n'était pas celle qui m'obsédait le plus.

Non, ce qui causait mon angoisse dans ces heures sévères, c'était le mystère qui se dressait, silencieux et redoutable, devant moi. Il avait posé sur ma poitrine ses griffes de sphinx, m'oppressait de son poids énorme, fixait sur mes yeux ses yeux

pleins d'ombre; et le mot de Fénigme gonflait ses lèvres impitoyablement closes» ses lèvres ironiques et féroces. Mais, malgré son silence, jamais, jamais plus que dans ces instants douloureux, mon instinct n'a protesté contre l'idée que je cesserais d'être I Jamais ne se sont si violemment révoltés en moi l'horreur du néant et le besoin d'une justice définitive!

A l'ordinaire, j'en conviens, je ne me préoccupe qu'assez rarement de l'autre vie. Je m'en tire par cette formule : c Ce n'est rien ou c'est mieux. j> Ayant, en somme, malgré bien des défaillances, vécu selon l'honneur, j'ai confiance; et même je me demande quelquefois tout bas pourquoi l'homme, de qui le libre arbitre est subordonné à tant de forces indépendantes de sa volonté, serait comptable de toutes ses actions dans une existence dont il n'a pas sollicité le douteux bienfait. Et de là à croire que tous, même les plus coupables, sont absous devant une vérité supérieure, il n'y a pas loin.

Pourmnt, l'autre jour, dans les oreillers, malade de corps, mais sain d'esprit, — ainsi qu'écrivent les notaires sous la dictée des moribonds, — je n'avais plus la moindre envie de faire ainsi le malin et l'esprit fort ; et il se posait impérieusement dans

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ma pensée, le terrible problème de la responsabilité humaine. Oh I j'étais sans lâche épouvante. Cette idée absurde et barbare d'un Dieu implacable, infligeant des peines étemelles, n'a jamais pu së^oger dans mon cerveau. Non, mais an de ces fulgurants éclairs de la mémoire, qui n'éclatent qu'aux heures solennelles delà vie, illuminait les plus lointaines perspectives de mon passé; et, machinalement, j'ai établi mon inventaire, dressé mon bilan, — pourquoi ne pas dire le vrai mot? — fait mon examen de conscience. C'était celui de presque tous. Peu de mal; pas assez de bien. Je me repentais de mes fautes, je regrettais tant d'occasions de bien agir que j'avais perdues. Et le prêtre qui aurait alors reçu mes aveux, — et qui les recevra sans doute, un jour, car je ne sais rien de plus beau, de plus touchant et de plus naturel que la confession chrétienne, — ce prêtre, dis-je, eût prononcé les paroles du pardon, en découvrant en moi, après tout, un homme de bonne volonté, humble devant Dieu , et, pour rappeler l'admirable expression de Bossuet, — doux envers la mort. Dans cet état d'âme, n'est-U pas vrai? j'aurais dû me sentir rassuré en présence du Mystère? Eh Henl non. Et voici le cruel, l'amer souci qui me troublait profondément.

En revivant tout mon passé par le souvenir, j'avais dû reconnaître que malgré ma part de peines et de souffrances, j'avais été très libéralement traité par la nature et par la destinée, que j'avais plus joui et moins souffert que tant d'autres, et que, tout en coudoyant tant de douleurs et de misères, j'avais été ce qu'on appelle un heureux. Me croyant sur le point de quitter cette vie qui me fut clémente, je songeais à mes innombrables frères pour qui elle se montre si dure.

Cette mort, que je me faisais presque un mérite d'accepter avec résignation, combien de malheureux la désirent et l'implorent ainsi qu'une délivrance I Les formidables questions se posent alors. Est-ce que l'autre vie, si elle existe, ne leur doit rien? Est-ce qu'ils n'auront pas une compensation, tous ces douloureux, tous ces vaincus? Et toi, le privilégié, qui as toujours eu ton pain quotidien; toi, dont le père et la mère étaient de braves gens; toi qui n'as même pas toujours pratiqué les vertus essentielles, bien qu'on te les ait enseignées dès ton enfance par l'exemple et par la parole; toi qui as eu le loisir d'écouter ton cœur, de cultiver ton intelligence, et qui n'as été pourtant ni assez bon, ni assez sage, — prends garde! — tu n'as pas payé ta dette au malheur;

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