‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 25 sur 60 · PROPOS DE CONVALESCENCE I · texte numérisé non relu

PROPOS DE CONVALESCENCE I

et peut-être est-il là qui t'attend, créancier exact et sans pitié, au delà du tombeau!

Telles sont les pensées qui me torturaient, sur mon Ut de malade, dans mes draps trop chauds de fiévreux, tant est indestructible au fond de Thomme l'instinct, le besoin de l'équité absolue. Elles me poursuivent encore aujourd'hui, dans mon bien-être de convalescent, parmi cette apaisante et tiède atmosphère, sous ce ciel triomphal de la fin de l'été.

O mort, tu gardes ton secret ! Mais quand viendra pour de bon l'agonie, je sais bien maintenant dans quel sentiment mon âme s'élèvera vers la justice éternelle, et j'ai préparé d'avance ma suprême prière :

« Mon Dieu, pardonnez-moi mon bonheur! »

20 septembre 18^4.

Les Jaunes

luE ceux qui se passionnent pour la guerre entre la Chine et le Japon veuillent bien lever la main. »

Un petit nombre de mains se lèvent. Quelques diplomates, quelques marins, quelques collectionneurs, Edmond de Concourt, Félix Régamey, le commis voyageur en bibelots du Son éHtf^rché. Pas grand monde, en somme. Ils sont rares, chez nous autres, Barbares de TOuest, ceux qui se sont procuré une carte du théâtre de la guerre, pour y suivre les opérations navales et militaires et Tépingler de petits drapeaux.

Il ne faut pas s'étonner de tant d'indifTërence. La Corée est trop loin, que voulez-vous ? On a beau se sentir a citoyen du monde », selon la gé» néreuse expression de Schiller, il esc impossible de se monter la tête pour les querelles de ces peuples dont nous séparent de si énormes distances. En vain essaye-t-on de prendre un parti, de s'exciter contre cette Chine immobile, cruelle et mystérieuse, de s'intéresser à ce Japon, qui nous charme par son art délicat, encore que bien monotone, et qui s'est fait, tout récemment, expédier d'Europe une civilisation de toutes pièces, avec tous ses accessoires, depuis le régime parlementaire, hélas! jusqu'au « complet sur mesure » à cent francs des petits tailleurs, pantalon, gilet et jaquette.

Malgré tout, nous ne parvenons à devenir ni franchement nipponophiles, ni carrément sinophobes. De loin et en gros, tous ces petits hommes à peau jaune, se formant en bataillons, ne nous paraissent pas plus différents les uns des autres que les moutons de divers troupeaux; et, la main sur la conscience, il nous est absolument égal que les troupes du Mikado se couvrent de gloire ou que l'armée de l'Empire du Milieu reçoive une épouvantable brûlée.

La faute en esc aussi à ces noms exotiques que, par manque d'habitude ou paresse d'esprit, notre mémoire se refuse à retenir. Que demain trois cents Japonais périssent héroïquement dans un défilé, Je parie que ces nouvelles Thermopyles et leur Léonidas aux yeux bridés ne deviendront pas populaires en Europe. Et si, le soir d'un grand désastre, la garde impériale du Fils du Ciel aime mieux mourir que de se rendre, nous ne pourrons jamais nous rappeler le mot chinois qu'un Cambronne à plume de paon aura jeté à la face des vainqueurs.

Enfin, pour une raison ou pour une autre, cette conflagration de F Extrême-Asie nous laisse froids.

Eh bien, nous avons tort, et moi-même, qui, en ce moment, me permets d'en badiner, je donne une nouvelle preuve de notre légèreté nationale. Quand l'Orient secoue ses tapis, c'est toujours une chose fort inquiétante, et le moindre fléau qui puisse en tomber, est la peste ou le choléra. Mais ce qui se passe aujourd'hui là-bas me semble tout particulièrement grave et chargé de conséquences redoutables.

N'est-il pas, en effet, effrayant de constater que ce Japon, si prompt à s'assimiler ce que notre

civilisation a de plus compliqué, que cette Chine obscure et monstrueuse, que cette fourmilière humaine qui compte, dit-on, quatre cents millions d'habitants, soient déjà devenys des puissances militaires égales à celles de T Europe et pourvues comme elles de tout l'arsenal moderne des machines à tuer? Artillerie à longue portée, fusils à tir rapide, vaisseaux cuirassés, torpilles, toutes ces inventions diaboliques que nous perfectionnons sans cesse, mais dont, malgré nos haines entre nations et entre races, nous hésitons à nous servir, ils les connaissent, ils les ont à leurs ordres, les Jaunes, et, vous le voyez, ils ne sont pas arrêtés par nos scrupules, eux, et tout de suite ils ont joué le grand jeu de la mort.

Vous avez lu les dépêches. Une bataille rangée. Un combat naval. Deux massacres à grand orchestre, où ne manque aucun des instruments de la musique de guerre de l'avenir, où les gueules des canons crachent les boulets à trois lieues, où les fusils égrènent en quelques secondes leur chapelet de balles, où les volcans sous-marins font éruption, où les citadelles flottantes vomissent le meurtre et l'incendie I Quel début I Un Sedan! Un Trafalgarl Savez-vous bien que ce n'est pas trop mal» pour ces petits Asiatiques aux doux

yeux de velours sombre, aux hanches de fille, qui n'ont que trois poils de barbe au menton?

Il y a là, — je ne dis pas pour demain, mais que sait-on ? — il y a là un grand péril. Grâce au bouddhisme, qui défend l'action, l'Extrême- Orient demeurait tranquille et inofTensif. Mais voici que s'introduisent et se développent chez lui les instincts guerriers, la science militaire. Cette énorme fraction du monde, si longtemps fermée, si rebelle à tout ce que l'Occident pouvait lui apporter de bon, et qui a, en somme, repoussé le christianisme, est désormais ouverte à tous les aventuriers, à tous les mercamis, qui lui donnent des chefs, qui lui fournissent des armes pour ses troupes. C'est triste à dire, mais les officiers de fortune et les courtiers de Krupp ou d'Amstrong réussissent aujourd'hui brillamment là où saint François Xavier et ses pieux successeurs ont jadis à peu près échoué. Les Asiatiques sont restés sourds à la parole d amour; ils font accueil aux marchands de carnage, aux industriels en tuerie.

Prenons-y garde. Ne soyons pas dupes de cette singerie d'une société policée dont le Japon nous amuse. Songeons surtout à cet immense Empire chinois, où l'on se touche les coudes, où l'on étouffe, où l'on meurt de faim. En ce moment,

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vainqueurs et vaincus, ils apprennent comment se fait la grande guerre, ces myriades d'hommes, et leurs progrès sont effrayants. C'était il y a trente ans, c'était hier, qu'une poignée de Français allait au pas de charge, baïonnette au canon, jusqu'à Pékin. Essayez de recommencer I C'est à peine si nous pouvons venir à bout des pirates du Fleuve Rouge. Supposez, dans cinquante ans, — dans vingt, dans dix peut-être, — la race jaune, aguerrie par ses luttes intesdnes, devenue belliqueuse, prise de notre folie d'armement. Quelle force! Qu'il surgisse alors,le Conquérant, le Conducteur de peuples, celui qui se dresse, à de longs intervalles, dans l'histoire, suscité par le destin pour bouleverser le vieux monde et rajeunir le sang des races épuisées, — et qu'il pousse contre l'Europe ses masses formidables I De l'Est à l'Ouest! Ne l'oublions pas, c'est l'antique route des invasions; c'est toujours de ce côté qu'accoiirtle flot irrésistible des Barbares, qui semble poussé par une loi naturelle, comme un mascaret humain. Il ne s'agira plus, cette fois, de hordes confuses, de cavaliers en désordre pareils à ceux que firent reculer les aigles d'Aétius ou qu'écrasèrent la masse d'armes de Charles- Martel; il ne s'agira pas davantage de marins

sauvages, entassés dans de lourdes barques et ravageant la côte. Non, le futur Conquérant, le Chef aux ongles longs et à la natte dans le dos, sera sans doute un barbare, mais il connaîtra le c dernier cri 9 de la uctique et de la stratégie. Les trois ou quatre millions de « tigres de guerre i> qu'il traînera derrière lui, sous l'étendard jaune brodé du dragon bleu, sauront se former en colonne, se déployer en tirailleurs, aussi bien que nos pantalons rouges aux dernières grandes manœuvres. Le nouvel Attila, tout en gardant la férocité du mandarin, aura la science d'un Moltke. Pour exterminer les Occidentaux, il tirera le meilleur parti de la vapeur, de l'électricité, de l'aérostation, des explosifs, et peut-être un Turpin yankee viendra justement de découvrir pour lui, dans la mécanique ou dans la chimie, un procédé plus sûr et plus rapide de coucher par terre, d'un seul coup, tout un régiment, depuis le tambour-major jusqu'à la carriole de la canti* nière. Est-ce que cela ne vous donne pas un petit frisson, dites-moi, l'idée d'un Orthogrul breveté par l'école d'état-major deParis ou de Berlin, d'un RoUon arborant son pavillon amiral sur un cuirassé de premier rang, d'un Timour ayant dans sa jeunesse suivi les cours de l'Ecole Polytechnique ?

Qu'en pensez-vous, respectables membres de la Ligue de la Paix, qui croyez qu'on supprimera la guerre par un bulletin mensuel et une cotisation de dix francs par an, et qu'on empêchera l'homme d'être un loup pour l'homme à l'aide de brochures fadasses et de discours sirupeux ? Et vous, précurseurs de la République idéale, esprits plus fougueux, mais non moins chimé»

riques, qui rêvez la fin des patries, les États-Unis d'Europe, on ne sait quelle Thélème démocratique sans armées et sans arsenaux? Qui sait si ce déluge d'Asiatiques ne choisira pas précisément, pour nous surprendre et nous engloutir, l'heure que vous appelez de tous vos vœux, honnêtes philanthropes, que vous voudriez hâter, tribuns populaires, même au prix d'un cataclysme, l'heure d'enthousiasme et d'attendrissement où les deux plus guerrières nations du vieux monde, enfin réconciliées, auraient proclamé la paix défi* nitive, brisé leurs épées. Jeté bas leurs drapeaux?

Hein? Quel réveil, cette irruption de la barbarie au milieu de la civilisation désarmée !

Mais je vous entends d'ici : <c A quoi pense ce prophète de malheur? Terreurs absurdes! L'Asie est trop loin. 3>

Soit. J'étais le Jouet d'un cauchemar.

Cependant, voici que je me rappelle un très ingénieux et très émouvant tableau du bon peintre Georges Rochegrosse, devant lequel je me suis arrêté longtemps, à l'avant-dernier Salon des Champs-Elysées. Il représentait le pillage d'une villa gallo-romaine par les Huns.

Ohl l'aimable maison des champs, avec son seuil hospitalier, sa jolie et grêle colonnade, son jardinet aux massif de fleurs, aux bordures de buis, tout pareil aux jardinets d'à présent, dans nos paisibles banlieues I C'était vraiment l'asile de l'épicurien et du sage. Bien sûr, il devait y avoir ici des outres de vieux vin dans le cellier, et dans la bibliothèque quelques bonnes copies des poètes et des philosophes. Qu'il devait être bien, chez lui, le Gallo-Romain, sous cette treille rougie par l'automne, assis sur ce banc de marbre rose, et lisant une ode amoureuse d'Horace ou de TibuUe, une page sereine de Marc-Aurèle, tandis que, couchée aux pieds du maître, une belle esclave attendait son regard et son caprice.

Mais un vent sinistre s'est levé, brusquement, et, rapides comme lui, ils sont accourus au galop vers la blanche demeure, les hideux cavaliers mongols, aux pommettes saillantes, aux yeux d'oiseaux de proie, au teint de safran, les Huns

vêtus de peaux de bêtes, armés de lances, de flèches et de coutelas. Agiles comme des singes, ils ont sauté de dessus leurs haridelles, se sont rués dans le jardin et dans le logis... Et maintenant, regardez. Le maître égorgé gît sur la mosaïque de sa porte, tombé en travers du oc salve 9 de bienvenue. Sur le sable, le butin — or répandu, riches étoffes, vases précieux — s'entasse, maculé par des mains sanglantes ; et les femmes de la maison, patronnes et servantes, se tordent en hurlant de désespoir, emportées par les massacreurs dans une étreinte de brute obscène.

Il nous ressemblait, ce Gallo-Romain de la décadence. Il était comme nous, sceptique, délicat, voluptueux, et devait hausser les épaules devant la brutalité militaire. Je me demande si — quand les bandes d'Attila se sont abattues sur sa province — il n'a pas maudit la folie des consuls et des empereurs, qui, jadis, s'enfonçaient avec leurs légions dans les contrées de l'Est, pour y combattre le Dace ou le Pannonien, et qui, en vainquant les barbares, leur avaient enseigné l'art de vaincre.

Oui, ils sont très loin de nous, les Jaunes.

Voici pourtant qu'ils secouent leur antique indolence, qu'ils prennent les armes, — ces armes que

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nous leur avons fournies. Ils sont très loin ; mais cela va vice, les trains blindés et les navires à double machine. Et, tandis que, dans notre petite Europe, sensibles fils de Japhet, nous demandons le désarmement et attendons l'Avril d'un impossible âge d'or, les Jaunes, là-bas, les innombrables Jaunes, apprennent à faire la guerre et à conquérir.

27 upUmkre 1894^

Place Saînt-Sulpîce

^AUTOMNE est la saison des souvenirs.

L'atmosphère, soudain rafraîchie,excite la mémoire, lui donne une sorte de coup de fouet, et l'odeur humide des feuilles mortes pénètre jusqu'aux plus secrets replis du cerveau, ressuscite le passé lointain.

J'ai toujours beaucoup aimé, par ces claires et déjà froides après-midi de l'arrière-saison, à me promener par la grande ville, au hasard, dans l'espoir d'y retrouver quelque sensation d'enfance ou de jeunesse. Mais plus je vais, et moins il m'est loisible de m'accorder le plaisir mélan-

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colique de traîner ainsi, à travers Paris, ma rêverie et ma canne. D'abord, bien plus qu'autrefois, je reste au logis à noircir des pages. Pas toujours par goût, vous savez. Aujourd'hui, par exemple, j'aimerais bien mieux semer mes bouts de cigarettes sur les trottoirs que de les jeter dans la cheminée, où pétille la première flambée d'octobre. Eh bieni non. Il faut faire mon article.

On n'arrange pas sa vie comme on veut; elle s'organise d'elle-même, indépendamment de votre volonté; et le plus sage est encore celui qui l'accepte telle quelle et la subit. Une fois, je me suis défini en ces termes : ec Un paresseux qui a beaucoup travaillé ». C'est l'exacte vérité. Entre nous, j'étais créé et mis au monde pour ne pas faire grand'chose entre mes repas, sinon cette espèce de chasse aux papillons, où le poète attrape de temps en temps une pensée, une image, une rime. Néanmoins, j'ai accepté des besognes régulières, je ne me suis pas refusé à bien des devoirs périodiques. Et voilà maintenant que le temps me manque pour la chère flânerie.

De plus, il existe, pour le Parisien en tournée de souvenirs à travers sa ville bien-aimée, une cause dç tristesse, sans cesse renouvelée, qui lui fait souvent rebrousser chemin et abréger sa pro-

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