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menade. C'est que, tandis qu'il vieillit, la cité se renouvelle, et que son pays natal change conti« nuellement d'aspect autour de lui, cependant que son cœur reste le même. Certes, j'admire le Paris moderne, mais ce n'est pas celui devant lequel se sont ouverts mes yeux d'enfant, celui où ma pauvre et chimérique jeunesse a tant erré.
Ce large boulevard, où, sous les platanes qui se dépouillent au vent du Nord, circule une foule enfiévrée, où glissent d'innombrables voitures, où gémit la corne des tramways, ces maisons monumentales où flamboient de grosses lettres d'or, ces colonnes couvertes d'alEches aveuglantes, ce ne sont pas pour moi de très anciennes connaissances. Je leur préfère mes vieilles amies, les rues d'autrefois, celles que j'ai toujours vues, où tous les pavés sont mes camarades.
Mais elles aussi se transforment ou disparaissent. Je n'oublierai jamais mon douloureux crèvecoeur, naguère, devant une maison en démolition. Je reconnaissais là, au deuxième étage, éventrée par la pioche, ouverte au grand air et à la lumière crue, une certaine petite chambre!... Hélas I c'était là qu'à vingt ans, aux genoux de la blonde qui, pour me jeter du paradis en enfer, n'avait qu'à sourire ou à faire la moue, j'ai si sin-
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cèrement pleuré d'amour ! Jadis, c'était toujours un délicieux battement de coeur, quand je passais devant cette maison. H n'en reste plus trace. A la place où elle s'élevait, il y a maintenant un refuge, avec une lampe électrique, qui ressemble à un gros œuf où l'on aurait condensé tout le clair de la lune.
Quelle faiblesse, dira-t-on, d'attacher son âme aux choses I Je suis ainsi ; ce n'est pas ma faute. Tenez! Quelques-uns de mes plus doux et plus purs souvenirs de petite enfance seront peut-être dissipés et perdus pour moi, quand disparaîtra une certaine boutique de marchand de vin vieux style, avec thyrse et barreaux verts, où Ton aperçoit, derrière les carreaux, une réduction de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, faite avec des coquilles d'escargots de Bourgogne. Nous passions tous les soirs devant ce cabaret, mon père et moi, quand il me menait promener, en me tenant par la main, et que je me faisais traîner, paresseux petit bonhomme de cinq ans que j'étais.
Donc, je suis devenu moins flâneur, d'abord parce que je n'ai guère le temps, et puis parce que les coins du vieux Paris, où s'évoque pour moi le passé, se font de jour en jour plus rares.
Pourtant, jeudi dernier, en sortant de l'Institut,
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toujours un peu faiblot, mais ragaillardi par une bonne petite séance de dictionnaire, ayant deux heures devant moi avant de prendre mon train pour retourner à la campagne, et le ciel d'automne — un ciel à la Véronèse, bleu tendre avec des nuages en écume d'argent — semblant me dire : c Allons, il fait beau, marche un peu, ça te fera du bien... 9 j'ai flâné comme au bon temps, en prenant, d'instinct, par les vieilles ruelles.
D'abord, par la rue Mazarine, où j'ai l'idée qu'on pourrait se loger très confortablement — en vue d'un suicide; puis par le passage du Pont- Neuf, illustré par Zola, dans Thérèse "B^quin, le sinistre petit passage qui sent le beurre rance, à cause de la marchande de brioches, et le plâtre frais, à cause du mouleur, chez qui les bustes antiques vous regardent avec leurs yeux blancs. J'ai enfilé ensuite la rue de l'Ëchaudé, dont le nom ne rappelle pas, comme vous pourriez croire, la pâtisserie au blanc d'œuf, mais bien un sorcier moyenâgeux qui fut plongé là dans l'huile bouillante. Après un regard aux deux ou trois bricà-brac, — entre parenthèses, on n'y voit plus d'images napoléoniennes; depuis que l'Empereur est à la mode, les amateurs ont tout raflé, — et après avoir traversé vivement le bruyant boulevard
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Saint-Germain, j'ai fait le zigzag dans le pâté des gothiques venelles, par les rues du Four, Princesse, Guisarde et des Canettes, et je suis tombé sur la place Saint-Sulpice.
Là, j'étais sûr de mon affaire. Quand j'arrive place Saint-Sulpice, par un temps comme celui de jeudi dernier, — air vif, soleil à peine tiède, ciel clair avec des nuages en marche, — toujours une bouffée de souvenirs me monte au cerveau.
Elle a pourtant un peu changé, elle aussi, la vieille place cléricale. Au coin de la rue Bonaparte, je ne retrouve plus les murs peints en jaune du déménageur Baiily, ni les grands tableaux soigneusement brossés, où un conducteur coiffé d'une casquette en accordéon levait son fouet sur une bataille de chevaux, où de longs trains s'engouffraient sous des tunnels, où les lourdes tapissières, traînées par six percherons, filaient le long de routes à peupliers. Combien de fois, allant au lycée Saint-Louis avec la bande des élèves de la pension Hortus, n'ai-je pas admiré ces grossières peintures ! Elles m'ont révélé la poésie du voyage.
Il y avait encore sur le seuil du déménageur, dans un pedt enclos de fil de fer, un sanglier, qui servait d'enseigne à la maison. Les écoliers, en passant, lui jetaient des croûtes de pain.
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Tout cela esc remplacé par une énorme maison et un superbe magasin de bondieuserie.
Disparu aussi, le petit café — oh I grand comme la main et presque toujours vide — où, plus tard, avec de jeunes camarades, débutants comme moi en littérature, je suis entré quelquefois, non sans respect, sachant que le fameux bohème Gustave Planche avait é(!rit, là, en face d'un petit verre, maint article d'une cuistrerie magistrale, qui faisait trembler les plus glorieux.
N'importe, malgré quelques changements, je retrouve ma place Saint-Sulpice d'autrefois, celle que j'ai tant de fois traversée, gamin ou jeune homme. Je suis souffleté, comme jadis, par le terrible courant d'air de la rue Pérou. Voici la Pontaine des Prédicateurs, la grise façade de l'illustre séminaire. Voici Tégltse de Servandoni, grandiose et ratée^ avec son imposante colonnade et ses tours absurdes et disparates . Enfant au cœur brûlant de foi naïve, j'ai descendu les marches de cette crypte où se tenait le catéchisme de persévérance, et je vois encore le maigre et doux visage, j'entends la voix suave de l'abbé Cantel, dont j'ai souvent servi la messe. Plus tard, en de belles nuits d'hiver, parmi les légers brouillards que bleuissait la lune, j'ai passé par ici, jeune
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poète enivré parles bravos, en sortant deFOdéon, les premiers soirs du Tassant.
Mais ce n'étaient point ces souvenirs qui m'assaillaient, jeudi dernier, par cette p&lissante iîn de journée d'octobre. Je venais d'apercevoir, devant la mairie, les quatre ou cinq tentes du petit marché aux fleurs et, machinalement, je m'étais dirigé de ce côté. Oh I l'étalage était maigre : des bouquets mesquins, des pots de réséda entourés d'un papier à frange découpée. Ce qu'on trouve chez les pauvres gens, le jour d'une fête souhaitée avec de gros baisers sur les deux joues. Les dernières roses, sans doute, et aussi les premières violettes. Mais surtout des fleurs sans parfum, géraniums insignifiants, glaïeuls rigides, dahlias banals.
Cependant, devant ces humbles fleurs, voici que mon cœur bat, comme dans ma jeunesse.
C'était ici que j'achetais de pauvres bouquets, il y a trente-deux ans, par des soirs pareils à ce soir nostalgique. Oui, pour la blonde dont je parlais tout à l'heure, pour celle dont j'ai couvert les mains de si douces larmes dans cette maison que, depuis, j'ai vue tomber sous le pic des Limousins. Elle n'était pourtant ni bien jolie, ni bien tendre, ma première amie. Le roman fut court.
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ne me donna guère de bonheur et finit misérablement. Ce que j'aimais en elle, je le vois bien aujourd'hui, c'était ma chimère, mon illusion. Soit, mais elle fiit la première I
Et ce décor retrouvé, la saison, l'heure, l'état du ciel et de l'atmosphère me troublent, me font défaillir presque, au seul souvenir de l'ancien désir et de l'ancienne émotion.
J'ai vécu, l'autre soir, sur le marché aux fleurs de la place Saint-Sulpice, quelques minutes délicates. Soudain, le ciel s'empourpra. C'était le crépuscule. Les maisons s'assombrirent ; le vent fraîchit... Allons, vieux sentimental, tu viens d'être malade. Gare au rhume ! Relève le col de ton pardessus... A-t-on jamais vu ? A cinquante-deux ans, sans compter les mois de nourrice, songer à des folies pareilles!... Et en sortant d'une séance du dictionnaire!...
Mais, plusieurs jours après, je la respire encore en imagination, cette odeur amère des fleurs d'automne, qui m'a rendu — oh! si fugitive! — la sensation du premier amour.
4 octobre 18^4.
Guillaume II à Paris
>ST-CE vrai?
Vous avez tous lu, comme moi, — car elle a fait le tour des journaux, — cette conversation entre l'empereur d'Allemagne et un Français de passage à Berlin, dans laquelle Guillaume 1 1 a exprimé son intention de venir à Paris en 1900, et de visiter notre prochaine Exposition universelle. Il n'y a là, sans doute, qu'une nouvelle à sensation, inventée par quelque gazetier ; mais elle n'est pas tout à fait invraisemblable. Et, dans tous les cas, en l'apprenant, un Français
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qui a le cœur à sa place sent sa peau se crisper sous le frisson de la c petite mort ».
Non! L'empereur d'Allemagne à Paris, assis, dans le landau de gala, à la droite du Président de la République, allant voir nos monuments, confrontant son casque à pointe avec le dôme des Invalides, comparant, devant la Colonne Vendôme, le poids de l'airain conquis à léna et celui du bronze pris à Sedan; l'empereur d'Allemagne passant, en qualité d'hôte, sous l'Arc deTriomphe de la Grande Armée, par le chemin triomphal que parcourut, il y a vingt-trois ans, son victorieux aïeul I Non I Cette pensée est insupportable ; et, j'en suis convaincu, elle n'est pas venue à Tesprit du jeune souverain, qui, tout au contraire, depuis quelque temps, semble chercher un terrain d'entente, de conciliation, un modus vivenii, entre son pays et le nôtre; qui, tout récemment, envoyait, le premier, à la veuve du malheureux Camot, des condoléances pleines de tact et d' émotion, et, dans cette heure douloureuse pour la France, lui donnait une joie, lui rendait deux de ses enfants, ces braves officiers de vaisseau saisis ^-bas, sur les côtes brumeuses, dans l'accomplissement du plus obscur et du plus ingrat des dévouements patriotiques.
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Non! Respectons-nous en respectant nos ennemis. Ce ne peut être avec un sentiment de fanfaronnade et de provocation que Guillaume 1 1 aurait manifesté son désir d'assister, dans la capitale du monde civilisé, à la grande fête de la paix et du travail par laquelle nous voulons saluer l'aube du vingtième siècle.
Seulement, il faut le dire, et bien haut. Tant que les martinets qui nichent dans les clochers lorrains, tant que les cigognes qui reviennent au printemps dans les houblonnières d'Alsace, ne déploieront pas leurs ailes dans un del français, ne s'abattront pas sur une terre française, l'Empereur d'Allemagne ne pourra pas franchir pacifiquement la nouvelle frontière, que son grandpère traça jadis avec l'épée. Cette frontière, c'est une blessure qui ne se cicatrise point, une plaie qui suppure et saigne toujours. Qu'il n*y touche pas; il nous arracherait un hurlement de rage et de douleur.
Sans doute, ce n'est pas sa faute. Il n'était qu'un enfant quand ce Bismarck — dont il a, d'ailleurs, secoué le joug — nous mutila. Qu'importe? Le mal est fait. Nous souffrirons toujours dans le membre amputé. Qu'on ne nous parle pas de temps écoulé, de fait accompli. Quand bien