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même — et, grâce au ciel, il n'en est rien — nos malheureux frères d'Alsace et de Lorraine oublieraient et se résigneraient, nous n'oublierions pas, nous ne nous résignerions pas.
Certains diront qu'il est absurde et criminel d'entretenir ainsi la haine entre deux races, de condamner l'Europe à vivre sous un ciel noir et tragique où toutes les étoiles ont la forme menaçante*d'un glaive, que toute l'histoire nous donne tort, que toujours les vaincus ont raisonnablement accepté leur défaite, que, dans ce regret que rien ne console, dans cette espérance qui ne veut pas mourir, on reconnaît bien la France et son incorrigible orgueil.
Parfaitement. Tout ce qu'on voudra. Mais quand nous entendons dire que la question d'Alsace-Lorraine est résolue, que c'est bien fini, que nous devons en prendre notre parti, passer l'éponge sur le passé, et que les deux chères provinces sont pour toujours allemandes, nous frémissons, et ce qu'il y a de meilleur en nous — le sang des aïeux, l'instinct narional, la conscience du citoyen — se réyolte et proteste. C'est de la folie, soit. Mais cette folie-là, c'est notre honneur!
D'après les on-dit, l'Empereur allemand, après avoir annoncé son futur voyage et remarquant
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la muette surprise de son interlocuteur, aurait ajouté» ou à peu près :
c Quand j'ai formé un dessein, toujours je l'exécute... et je fais tout ce qu'il faut pour que la chose devienne possible. »
Est-elle possible?
On ne sait trop que penser de Guillaume 1 1 . Depuis six ans qu'il règne, il a vécu dans une agitation constante, que d'abord on aurait pu Croire fiévreuse et maladive, mais qui ne semble pas le fatiguer. On sent en lui un très grand besoin d'action, une force qui, jusqu'à présent, ne s'est dépensée et même prodiguée qu'en des actes de peu d'importance, mais une force. Ses discours, parfois imprudents, contradictoires, ont un accent d'originalité. C'est un intellectuel, tout l'intéresse. Au début, on craignait de sa part — même en Allemagne — un coup de tête, une folie.
C'était une erreur. Ce hardi n'est pas un téméraire. En somme, il nous apparaît comme singulier, un peu inquiétant, non pas médiocre. Très jaloux de son autorité, pénétré du sentiment de sa puissance, il doit avoir le désir d'étonner un jour le monde, d'accomplir quelque chose d'extraordinaire et de grand.
Eh bieni l'occasion est belle. Oui, s'il tient
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absolument à venir à Paris en 1900, au milieu des cris d'enthousiasme et par des routes jonchées de fleurs, il le peut. En offrant la resritudon à la France des provinces conquises en 1871 comme point de départ d'un désarmement général, Guillaume II donnerait un exemple de magnanimité sans précédent dans l'histoire, assurerait pour longtemps la paix en Europe, y serait le premier pendant toute sa vie et laisserait un nom à jamais glorieux et béni.
Mais, hélas! quand je dis : a: Il le peut, » un doute cruel se lève dans ma pensée. Quand même il le voudrait, le pourrait-il?
Il n'est plus de roi tout-puissant, d'empereur absolu. L'Allemagne, qui nous fut une ennemie si impitoyable, permettrait-elle à son jeune souverain une telle générosité? Qui le sait?
La dure vérité, c'est que jamais l'Allemagne n'a été mieux préparée pour la guerre, qu'elle sait que nous ne sommes plus les vaincus de naguère, qu'elle considère nos ongles repoussés et qu'elle aiguise les siens; c'est que demain, au premier roulement de tambour, avec une simplicité et une prompritude effrayantes, elle peut mobiliser, concentrer et porter en avant, comme entrée de jeu, une armée de huit cent mille hommes.
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Nous ne ferions pas moins, cènes, et nous ne
craignons plus personne. Mais qui donc ô
ironie! — parlait tout à l'heure de briser les aimes et de réconcilier les drapeaux?
Ahl l'histoire sera sévère pour notre temps, condamnera ceux qui nous mènent, plaindra les peuples et dira que notre civilisation était bien barbare I
Quelle admirable action ce serait, cependant, pour un Empereur, pour un Chef militaire, de prouver que, se sentant le plus fort, il veut être aussi le plus juste et le meilleur, et, voyant osciller devant lui la balance du destin, de jeter son sceptre et son glaive dans le plateau de la paix et du travail I Car tout le mal du monde moderne vient de là, et c'est pour les massacres futurs que tout notre or se transmue en acier. Ruinées par leurs machines à tuer, les nations rivales ne se seront peut-être pas encore décidées à se ruer les unes sur les autres, quand éclateront chez elles de pires calamités, filles du désespoir et de la misère, les jacqueries et les révoltes serviles. Oh! quel bienfaiteur de l'humanité serait celui-là qui déciderait l'Europe à jeter bas toute cette ferraille, qui détournerait le cours de ce torrent d'or meurtrier et en féconderait la terre du blé et du pain, la terre
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des pauvres gens I Disons-le tristement. Il ne fonderait pas la paix éternelle, — rien n*est éternel! — mais au moins une paix durable. Il serait le Dieu qui surgit dans la tempête, lance le Quos ego aux lames furieuses, assure pour longtemps aux marins une mer d'azur et des nuits d'étoiles.
S'il le voulait, pourtant, ce jeune Empereur! Lui aussi, nous assure-t-on, se préoccupe de l'injusrice sociale, entend les plaintes et les menaces d'en bas, a la conscience de l'imminent péril. S'il le voulait, s'il jetait au monde la promesse de paix, s'il en donnait un gage en renonçant à la récente conquête, la fin de ce sombre siècle serait une suave aurore. Il y aurait, en 1900, moins de fer dans les arsenaux et plus d'argent dans les humbles logis et dans les chaumières, moins de casernes et de citadelles et plus d'asiles pour la vieillesse et pour l'enfance. Allons! donnons-nous la main et déchirons les étendards de guerre pour panser les plaies de l'humanité. Ah! j'en suis sûr! Les mons des dernières batailles. Allemands et Français, ceux qui sont tombés pour leurs patries, mais qui les sauraient heureuses, tressailleraient de joie dans leurs tombes et ne demanderaient plus à-être vengés!...
Mais où vais-je chercher toutes ces chimères?
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Peut-être, en ce moment, le jeune Empereur songe-t-il à la sévère et dédaigneuse parole que la bouche en coup de sabre du vieux Moltke laissa tomber, un jour, du haut de la tribune du Reichstag : c La paix universelle est un rêve, et j'ajoute que ce n'est pas un beau rêve. 9
Guillaume II ne verra pas la prochaine Exposition; et le temps est loin où nous pourrons planter nos canons inutiles, la culasse en l'air, le long des quais de nos ports, pour amarrer les bateaux.
Il octobre 1894^
Signaux dans Mars
I L parait qu'il se passe, en ce moment, dans la planète Mars, des choses extraordinaires, et que dans ce monde voisin, qui s'approche actuellement du nôtre, les astronomes distinguent des lignes parallèles et tout à fait symétriques et observent aussi des projections lumineuses d'un aspect très singulier. Déjà, il y a une quinzaine d'années, l'astre se trouvant dans la même position qu'aujourd'hui, les mêmes phénomènes s'étaient offerts à l'investigation télescopique et avaient causé dans le monde savant une émotion pareille.
Et voici, maintenant comme alors, que d'audacieux esprits se demandent si les habitants de Mars — au moyen de feux énormes, de forets incendiées, par exemple, et, ce qui serait encore plus troublant, à l'aide de figures géométriques tracées sur de vastes espaces — ne nous feraient pas des signaux, auxqueb notre science arriérée et notre état de barbarie relative seraient incapables de répondre.
S'il faut en croire un très intéressant arricle de M. Camille Flammarion paru dans le supplément du Figaro de samedi dernier, nous devons faire notre deuil de cette supposidon, et les phénomènes récemment observés dans Mars peuvent s'expliquer aisément sans nous donner Tespoir d'une future correspondance entre ce monde et le nôtre, é^agister dixit. Nous n'avons qu'à nous incliner, d'autant plus que M. Flammarion n'est pas suspect de tinûdité scientifique et qu'il a dû écarter avec regret une aussi grandiose hypo* thèse.
Quant à moi, simple et très modeste ignorant, c'est avec peine que j'y renonce. Car tous les mondes furent, sont ou seront habités ; l'opinion contraire est absurde. Et je ne serais pas un poète, si je voyais sans douleur s'éteindre cette lueuf
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d'espoir — oh! si faible! — d'une communica-
tion possible entre eux.
Ce sont là sans doute des pensées écrasantes ; ec j'ai toujours été stupéfié par l'élégante tranquillité, le calme philosophique de ce Fontenelle, qui animait tout le Zodiaque en faisant tomber d'une pichenette les grains de tabac de son jabot. Oomme il éveille au contraire un écho profond dans mon âme, le poignant, l'admirable cri de Sully Prudhomme,en présence des sept diamants de la Grande-Ourse :
Tu n'as pas Voir chrétien I,,. C'est toi qui, la première, Mas fait examiner ma prière du soir,
Ohl certes, il est dangereux de regarder les étoiles ; car, là-haut, nous attend et nous guette l'épouvante qui donnait le frisson à Pascal devant le silence des espaces infinis. Qu'importe, c'est la noblesse et le privilège de l'homme de lever les yeux au ciel et de contempler l'abîme d'en haut, qui est, de tous les abîmes, le plus effroyable et le plus vertigineux.
Il y a plus de vingt-cinq ans que ce pauvre Charles Gros — qui avait du génie — parla devant moi de communication interastrale. Il en a parlé le premier, comme il a découvert, le pre-
mier, avant Edison, le principe du phonographe, ainsi que le constatent les procès-verbaux de l'Académie des Sciences. Je demande pardon d'avance aux savants des âneries que je vais probablement émettre; mais je voudrais tâcher d'indiquer ici quelle était l'idée de Charles Gros.
Les mathémadques étant absolues, toutes les intelligences, dans tous les mondes imaginables, doivent concevoir de la même façon les figures géométriques. En traçant l'une d'elles, la plus simple, un carré, un triangle, — et je me rappelle fort bien que Gros parlait aussi de lignes parallèles, — dans un espace immense; en donnant à cette figure une dimension prodigieuse, un éclat .extraordinaire, — et Gros proposait de gigantesques canaux dans le centre de l'Afrique, — il n'était pas impossible que ce signe frappât l'attention des habitants d'une autre planète ; car rien n'empêchait d'admettre qu'ils eussent des connaissances astronomiques et des procédés d'observation égaux, sinon supérieurs aux nôtres. Et si, un jour, — après combien d'années, de siècles? peu importe! — si, un jour, les Terriens voyaient apparaître le même signe sur un des astres du système solaire, la communicarion interplanétaire serait créée.