‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 28 sur 60 · SIGNAUX DANS MARS I · texte numérisé non relu

SIGNAUX DANS MARS I

Imagination de fou I dira-c-on. Chimère de poète! Prenez garde. C'est toujours ainsi qu'on répond d'abord à Colomb et à Galilée.

En apprenant que des lignes droites, des lignes parallèles, sont visibles aujourd'hui dans Mars et préoccupent certains savants au point qu'ils se demandent si elles ne seraient pas un signal fait à nous par les Martiens, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler l'étrange et ingénieux rêve de Charles Cros.

Je révoque, le pauvre et génial compagnon, assis, bien après minuit, à quelque table de café, devant des piles de soucoupes. — Hélas! c'est de cela qu'il est mort, l'incorrigible noctambule! — Je le revois, avec ses yeux de flamme, son masque tourmenté, ses cheveux secs et crépus, sa peau de Mexicain, roulant entre ses maigres doigts couleur d'olive une éternelle cigarette. De sa voix cassée de phtisique, en phrases brèves et coupantes, avec une sèche et bizarre éloquence, il nous expose négligemment, il nous jette, pour ainsi dire, sa prodigieuse théorie; et, sur le marbre taché de bière, indiquant la posidon des astres avec des allumettes, il nous entraîne dans les solitudes illimitées du firmament, parcourt les distances fabuleuses, aborde aux mondes inconnus, viole le secret du Ciel.

C'était un bohème, ce malheureux Gros. Moitié savant, moitié poète; car il faisait des vers, — ce qui ne vaut rien, pour être pris au sérieux. — Entre deux bocks, il écrivait quelques charmantes strophes de son Coffret de santal. Puis, ressaisi par sa folie scientifique, il s'embarquait pour les étoiles, à l'heure de l'absinthe. Il nous inspirait de la pitié, à nous, ses jeunes camarades, à cause de sa vie et de ses dons de premier ordre, si misérablement gâchés. Nous l'admirions cependant, car nous sentions palpiter en lui quelque chose de supérieur, — tranchons le mot, — de sublime.

Un bohème, un irrégulier. Soit. — Mais voici qu'on prétend que Mars s'efforce d'entrer en relations avec la Terre et les autres mondes habités. Or, il y a un quart de siècle, Charles Gros voulait que ce fut la Terre qui commençât. Ne sourions pas de son délire. Savons-nous jusqu'où ira le génie humain ? Il a peut-être été prophète, cet astronome de brasserie.

Je serais heureux qu'un homme de science et d'autorité retrouvât — où sont-elles égarées ? dans quelle feuille de chou, dans quelle revue mort-née les repêcherait-on? — les quelques pages de Charles Gros, intitulées : Trojet de communication inter astrale. Oh ! que les mandarins officiels ne

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baussenc pas les épaules. Us ne furent jamais, ils ne sont pas infaillibles. Au commencement du XVI i^ siècle, on montrait, aux Petites-Maisons, dans une cage d'aliéné, un certain Salomon de Caus, qui avait découvert les propriétés de la vapeur comme force motrice; et Sauvage, le mécanicien de Boulogne-sur-Mer, l'inventeur de l'hélice, a roulé de banqueroute en banqueroute et est mort dans la misère.

Si c'était vrai, tout de même? Si Mars nous faisait des signes?... Je n'ai pas voix au chapitre, c'est entendu, sur ces formidables questions. /g^n{>rantus, ignoranta, ignorantum, comme dit Toinette déguisée en médecin, dans l'immortelle farce de Molière.

Cependant, l'autre jour, me promenant dans mon jardin, par une très pure et déjà froide nuit d'automne, mes regards et ma pensée se sont élevés vers le firmament. Les planètes brillaient, éclatantes comme des phares. Les étoiles fixes, les innombrables étoiles, scintillaient avec leur inquiétant clignement d'odl; et la Voie Lactée roulait sa poussière lumineuse, pareille à un torrent dont chaque goutte d'eau serait un monde.

O mystère insondable I Un imperceptible bacille, que ne soupçonne même pas le plus puis-

sanc microscope, a des parasites ; et il en est dans l'infiniment grand commedans l'infiniment petit ; et notre Soleil, avec son harmonieux cortège de planètes, n'est peut-être, par rapport à telle nébuleuse à peine devinée de nos télescopes, qu'un microbe couvert de vermine.

Comment oser s'aventurer dans un tel infini?

A le concevoir seulement, à y penser, la tête tourne et le cerveau s'afTole.

Mais le rêve de l'homme est sans limite, lui aussi, dans la puissance et dans l'audace. Si Tun de ces mondes parvenait à se mettre en communication avec un autre, avec tous les autres? Si telle planète, plus proche que nous du soleil, plus proche de la lumière et de la vérité, nous disait son secret, inondait soudain de dané notre ignorance? S'ils étaient supérieurs à nous, comme organes et comme facultés, ces habitants de Mars, qui peut-être, à cette heure, pour solliciter notre attention débile, pour attirer nos yeux presque aveugles, ont exécuté de babéliques travaux, mis le feu à tout un continent ? S'ils voulaient nous livrer le mot de Ténigme, nous dire le pourquoi de l'injustice, de la souffrance et de la mort?

Je suis resté, une heure entière, l'âme tendue vers les splendeurs du ciel nocturne. Mais à la

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