‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 30 sur 60 · PAUL ARÈNE I · texte numérisé non relu

PAUL ARÈNE I

les becs de gaz et rétablir les tables en plein vent.

A cette époque lointaine, ce coin de Paris, par les tièdes soirées d'été, avait une physionomie charmante. Quand la retraite était sonnée et quand les voltigeurs de la garde — dont je crois voir encore, sous les sombres quinconces, éclater dans la nuit les épaulettes et les galons jaunes — avaient fait évacuer le jardin, un groupe de jeunes gens, rapins, étudiants, poètes, s'attablaient sous les maigres acacias du café de Bobino, afin d'y continuer les discussions de science, de politique et d'art, longuement promenées par eux dans le Luxembourg, jusqu'au dernier crépuscule, more peripatetico.

Sauf pendant les entr'actes, l'endroit était très paisible. Il ne passait pas trois fiacres rue Madame pendant toute la soirée, et la grille fermée du Luxembourg faisait de ce tronçon de la rue de Fleurus une sorte d'impasse. Tout au plus, un baryton ambulant, coiffé d'on feutre aux larges ailes, et faisant sonner d'une main nerveuse les cordes d'une énorme guitare couleur bouillon gras, — encore un type aboli, — venait parfois chanter sa romance et quêter dans une soucoupe. Les jeunes camarades installés au café de Bobino se trou*

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vaienc donc à merveille^ les écoliers rhythmeurs pour se communiquer leurs poèmes, les carabins pour se raconter des opérations chirurgicales à donner la chair de poule» et les profonds politiques pour donner des conseils à TEurope.

Le beau sexe n'était pas exclu de ces réunions. D'heureux coquins y amenaient des épouses morganatiques, en frais chapeau et en robe claire, qui presque toutes étouffaient de petits bâillements derrière deux doigts gantés, dès qu'on se mettait à réciter des strophes. Quelquesunes de ces jeunes personnes appartenaient pourtant au monde des arts. C'étaient les cabotines du petit théâtre. Mais les couplets des vaudevillistes leur avaient sans doute perverti le goût, et elles préféraient certainement les poètes sans le sou aux rimes millionnaires. Et c'était encore bien gentil de la part de ces demoiselles.

Je demeurais alors très loin de là, vers Montmartre. Pourtant, une fois par semaine au moins, je prenais l'omnibus de l'Odéon pour passer quelques heures au café de Bobine, avec deux poètes amis, Albert Mérat et Léon Valade, qui venaient de publier un volume collectif de jolis sonnets sous ce titre printanier : (Avril, o^fai, Juin. Disonsle en passant. Je n'ai jamais vu se renouveler

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cette action de deux poètes^ confondant à ce point leurs rêves et leurs espérances qu'ils offraient leur oeuvre au public sans que l'un ni l'autre indiquât sa part de paternité. Remarquez bien qu'il ne s'agissait pas ici de collaboration. Tel sonnet était de Mérat, tel autre de Valade; mais les lecteurs n'en savaient rien et voyaient seulement sur la couverture du livre les deux noms unis. Rien de plus touchant et de plus fraternel.

C'est dans la compagnie de Valade et de Mérat que j'ai connu Paul Arène, qui était très lié avec eux.

Il avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans et se présentait, tout comme maintenant, — car rien n'a changé en lui que la couleur de la barbe, — sous les traits d'un petit bout d'homme, sec comme une pierre à fusil, mais, comme elle, au moindre choc, jetant une étincelle. Personne n'a plus d'esprit qu'Arène. Et ce n'est pas, chez lui, la verve facile, le bouillonnement intellectuel de certains Méridionaux. Non, son esprit est celui d'un poète intime, d'un observateur très fin, et aussi d'un lettré délicat et nourri de fortes humanités. Aucun causeur n'a plus d'amusement, de surprise, de variété, de gracieuse malice. S'il se permet

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une citation, elle est toujours exquise. Chacune de ses phrases fait image, chacun de ses mots faic balle. Certes, il est du Midi, et il s'en vante. Un jour qu'il m'embauchait pour présider, à Sceaux, la fête des Félibres, et que je lui demandais quel était le but de cette Société, il me répondit r € C'est pour la conservation de l'accent. » Il esr du Midi, mais cet enfant de Sisteron s'est fait tour de suite naturaliser gamin de Paris. Il y a en lui du moineau et de la cigale. Comme elle, il s'en va souvent chanter dans sa chère Provence, mais non pas tout l'été, et il rentre toujours avec joie dans la Grand' Ville, dont il connaît les moindres ruelles, et où il aime à vivre dehors, à flâner avec un ami tout en causant, en observant, en philosophant — à la façon de Diderot.

Dès notre première rencontre, Paul Arène exerça sur moi la séduction la plus vive. Comme il faut gagner sa vie, il vendait alors son latin — il en sait beaucoup — dans quelque coUège. Mais déjà il avait fait applaudir, à l'Odéon, Tierrot héritier, un acte funambulesque delà plus aimable fantaisie. Je m'y rappelle Géronte recevant un coup de pied au derrière, et répondant, sans se troubler: c Qui me parle? » et j'entends encore notre ami Pierrot chantant de poétiques couplets

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