PAUL ARÈNE
à la lune, qui, elle aussi, fait mûrir la vigne et qui, comme disait le poète enfariné,
Donne à l'ivresse du bon vin Sa pointe de mélancolie.
Et tout de suite après cette jolie chose, Arène publiait un petit chef d'œuvre, Jean des Figues.
Pourquoi ce délicieux conte n'est-il pas dans toutes les bibliothèques? Pourquoi cette fleur du génie latin n'a-t-elle été cueillie et respirée que par une élite? C'est une grande injustice; et, quand on songe au succès de tant de niaiseries et de boursouflures, on s'en indigne. Mais le livre a paru, si je ne me trompe, aux environs de la guerre de 1870, de l'invasion allemande. Et alors tout s'explique. Vienne un nouveau déluge, et Noé, s'il a le temps de composer, pour son arche, une bibliothèque choisie, oubliera peut-être d'y mettre Von Quichotte ou 'R^binson Crusoé.
Paul Arène, qui est un sage, ne s'étonna point que Jean des Figues n'eût point obtenu les nombreuses éditions qu'il méritait. Ayant la passion des lettres, aimant son art comme une grisette aime son petit homme, pour lui-même, il continua d'écrire en vers et en prose, de faire son chemin à pied et à cheval.
Les vers? Jugez vous-mêmes comment il s'en rire:
SO'K.'K.ET 'DE OnC^^S
C'est un matin de mars qu'eÏÏe m'est revenue, ÉveSlant le jardin tPun hruit de falbalas.
L'enfant toujours cruelle et toujours ingénue. Que je n'ai point aimée et qui ne m'aimait pas.
Le givre dégouttait aux branches; mais plus bas La neige ourlait encor Us buis de l'avenue; Et le frisson d'hiver, sous leur écorce nue.
Emprisonnait le rire embaumé des lilas.
Un clair rayon parut: «r Bonjour, c'est moil » dit-elle. Dans Voir moins froid passa comme un cri ^hirondelle; Je la vis me sourire et crus avoir sei:(e ans;
Et depuis, quelquefois, je me surprends à dire.
Songeant à u rayon, songeant à u sourire :
9 C était presque V Amour et presque le Printemps! a
Trouve-t-on beaucoup mieux que cela, voyons, dans les florilèges? Je vous promets une douce surprise, le jour où ce négligeant Arène se décidera à recueillir ses vers épars et à nous fourrer sous le nez Todorant bouquet. Il y aura là des fleurs qui sommeillent depuis un quart de siècle, mais qui se réveilleront, toujours jeunes et embaumées, comme la Belle au bois dormant.
PAUl ARÈNE l8f
Pour qualifier Paul Arène prosateur, il n*y a qu'un mot qui convienne. C'est un maître. Que de grâce légère, d^humour charmante, d'ironie sans fiel, de bonhomie souriante; quels tableaux pittoresques, quels paysages d'un ferme dessin et d'une franche couleur, dans la Gueuse parfumée, q4u bon soleil, Taris ingénu, la CA^vr^iW.' Et quelle langue surtout! Claire, simple, naturelle, et pourtant si savante, si évocatrice des sensations ! Quel style puisé aux sources pures, aux sources classiques, dans tous les volumes, dans toutes les pages écrites par cette plume vraiment française, par cette plume de diamant!
En commençant cet article, je ne voulais vous annoncer que deux bonnes nouvelles : d'abord que mon ami Arène allait devenir notre collaborateur au Journal et qu'il serait bientôt un de vos causeurs préférés; et puis que l'éditeur Ernest Flammarion venait de publier Vomnine. Je comptais vous parler un peu longuement de ce dernier livre, m'attarder avec le cher conteur dans son pays natal, dans ce coin de Provence, sans farandoles ni tambourinaires, mais âpre, montagnard, un peu sarrasin, et parcourir avec lui la cité féodale, aujourd'hui peuplée de bourgeois égoïstes, aussi féroces en présence de leurs jouissances et de leurs
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intérêts que les anciens maities, la ville en ruine où le caprice d'Arène a niché sa douloureuse Domnine, comme une hirondelle sauvage dans un vieux rempart.
Mais vous connaissez et vous aimez comme moi, pour l'avoir lue ici même, cette histoire touchante, tragique et passionnée. Il vaut mieux que le hasard de la causerie m'ait conduit à vous entretenir de toute l'œuvre de Paul Arène. Ne vous y trompez pas, c'est celle d'un de nos meilleurs écrivains. Dans le tumulte littéraire d'à présent, elle n'est pas, je le répète, assez connue, assez populaire. Qu'importe? EUe demeurera.
Et voici que je songe au papillon de la barricade dans les éUfiscrabUs. Insurgés et soldats échangent des feux de bataillon. Puis la fumée se dissipe, découvre la rue jonchée de cadavres. Mais, au-dessus des morts, voldge toujours le petit papillon, fleur ailée, fleur vivante de rêve et de poésie.
2S octobre 18^4.
Requiem!...
E vent de la Toussaint, qui chasse les feuilles mortes, les larges feuilles de nos platanes, et les accumule aux bords des trottoirs et dans les angles de murailles, suggère les pensées funèbres; et voici la fête annuelle de la Commémoration des Trépassés. Ne cherchons pas plus longtemps matière à philosopher.
Aussi bien ce culte des mons est-il pratiqué par la population parisienne avec la plus touchante fidélité. Que ceux qui nous accusent d'être frivoles aillent visiter nos cimetières; ils y trou-
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veronc à chaque pas les preuves émouvantes que nous savons éprouver des sentiments durables et profonds. Demain, comme d'habitude, les journaux publieront, à cet égard, de convaincantes stadsdques et nous diront quelle foule immense s'estportée auprès des tombes, quel chiffre énorme a atteint le commerce des fleurs et des emblèmes de deuil.
Un peuple qui conserve à ce point cette piété spéciale, peut avoir perdu toute foi religieuse; son insdnct demeure quand même spiritualiste.
Interrogez votre cœup, vous tous qui regrettez un être aimé avec une si fidèle tendresse. Ne découvrez-vous pas au fond de vous-mêmes, malgré le désespérant silence de la nature, un secret espoir de retrouver tôt ou tard le cher disparu? Ce n'est pas à un nom sur une pierre, à un cadavre qui achève de se décomposer, que nous allons porter des fleurs et des couronnes. C'est à ce qu'il y avait dans le mort de plus pur, de supérieur, — disons le mot, — c'est à son âme. Si nous étions bien persuadés que celui qu'on a enterré là n'existe plus, absolument plus, que signifieraient nos pèlerinages et pourquoi nous ferions-nous un devoir de lui prouver que nous ne l'oublions pas et que nous l'aimons encore ?
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Non, non. Quand nous entrons dans un cimetdère, le cœur lourd de souvenirs, les mains chargées de présents symboliques, nous confessons, bon gré mal gré, notre espoir en une autre existence ou, du moins, notre désir d'une survie personnelle.
J'irai plus loin. Ce mort, à qui nous apportons notre hommage fleuri, n'apparaît pas à notre pensée tel qu'il était de son vivant. Nous ne pouvons nous empêcher de nous dire qu'il a franchi le seuil d'un monde inconnu, qu'il en sait maintenant plus que nous sur le Mystère, qu'il est désormais d'une essence autre que la nôtre, supérieure à la nôtre. Si nous lui parlons, si nous osons nous adresser directement à lui, c'est avec une émodon, un respect qui nous font trembler. Misères de l'homme! Il se révolte orgueilleusement contre l'Infini et montre au ciel un poing chétif. Mais son pied se heurte au tombeau des siens; il trébuche, il tombe à genoux.
Penser aux morts, c'est prier.
Voilà, dira-t-on, de bien sérieuses réflexions. Que voulez-vous? Cette date de la Toussaint est de nature à les susciter, et d'ailleurs elles m'ont
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assailli, plus impérieuses que jamais, l'autre jour, à un enterrement.
Je ne connaissais pas la personne qui venait de mourir, et je n'étais venu que pour témoigner ma sympathie à l'un des membres de la famille, qui est mon ami. Comme il occupe une haute situadon, il y avait là l'élite de la société parisienne, et cette élite •— vous le savez — est une cohue.
C'était un de ces enterrements qui sont une distracrion pour le quarrier, un de ces enterrements oïl le menu peuple s'ameute au seuil de l'église, où les badauds montrent du doigt, en les nommant, les gens célèbres qui descendent de voiture.
Ils arrivaient en très grand nombre, montrant leurs visages connus de tous et depuis longtemps, leurs visages, pour ainsi dire, usés à force d'être vus et pareils aux effigies des monnaies qui ont trop circulé. Tous s'efforçaient, sans doute, de donner à leur physionomie un caractère de gravité décente. Néanmoins, des amis se reconnaissaient, échangeaient, à distance, un coup d'œil soudain plus clair, un demi-sourire. Presque aucun — il faut le dire — n'avait jamais vu la défunte, et malgré les sombres draperies aux franges d'argent et les corbillards à panaches, on ne lisait, sur ces
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bouches fermées et dans ces yeux calmes, qu'un deuil de politesse.
Le luxe et la foule, dans une cérémonie funèbre, me donnent toujours une sensadon pénible, et je suis, malgré moi, un peu choqué de voir, derrière un cercueil, ce long cortège d'indifférents. Certes, ce sont là des rites facilement explicables. Je conviens très volontiers que le sentiment est respectable qui fait déployer par la famille tant de pompe et de solennité, et qui groupe un si grand nombre de sympathies — plus ou moins sincères — - autour des affligés. Néanmoins, dans ces circonstances-là, je ne sais pourquoi je pense toujours à une bière sous un drap noir, tout simplement posée sur deux tréteaux, dans une pauvre paroisse de village, — àla bière d'un brave homme de mort, entourée seulement par quelques parents et amis ayant pour de bon les yeux rouges, et derrière laquelle une vieille servante agenouillée égrène, en pleurant, son chapelet.
C'est très beau, si vous voulez, le Père-Lachaise, la colline encombrée de monuments triomphaux. Mais il me semble qu'on doit mieux dormir dans un coin champêtre, abrité du vent par le contrefort d'une église gothique dont le clocher vous berce de ses angélus, — dans un cimetière mal
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clos, plein d^herbes folles, qui se confond avec la campagne, et où les enfants viennent faire des bouquets des champs au mois de mai et cueillir des noisettes en septembre. Que dis-je? Je trouverais même tout naturel que le bedeau y cultivât quelques planches de salades ou de pommes de terre, et y mît sa chèvre au piquet.
Pour revenir à Tenterrement tumultueux et magnifique de l'autre jour, je vous avouerai que j'entrai dans l'église et que je pris place sur ma chaise à housse noire sans aucun recueillement. Comment aurais-je pu me recueillir? Tout de suite mon voisin, se penchant à mon oreille et abritant sa bouche avec sa main gantée, me demanda :
« Eh bien! mon cher, quand votre pièce entret-elle en répétition à l'Odéon ? »
Cependant, l'orgue gémit, les chants éclatèrent, et la sublime et poignante musique de la liturgie romaine produisit son effet accoutumé. Les physionomies devinrent graves, les chuchotements s'éteignirent, un silence imposant régna. On se souvint qu'il y avait une morte dans ce cercueil qui disparaissait sous les roses et les chrysanthèmes ; et, mêlé aux plaintes déchirantes de la maîtrise et aux parfums entêtants et amers des fleurs d'automne, on sentit flotter dans l'espace
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on ne sait quoi de formidable et de majestueux. Me suis- je trompé? J'eus alors le sentiment que tous ces hommes réunis par un simple devoir de civilité, que tous ces Parisiens sceptiques pensaient à la mort.
Moi, j'écoutais les chants, les ' admirables prières, dans lesquelles revenait à chaque instant le même mot: J{equiem... ^quiem aternam... sempiternam...
Le Repos!...
Qu'elle est touchante, — et qu'elle est profonde, — cette pensée de l'Église chrétienne qui, lorsqu'elle prie pour les morts, supplie Dieu de leur accorder, avant tout et surtout, le repos! Quelle sagesse! Quel jugement définitif porté sur la vie, où tout — même ce que nous appelons le bonheur — est une fatigue!
Celle qu'on enterrait ce jour-là était morte pleine d'années et avait droit à ce repos que les prêtres et les chanteurs demandaient pour elle. Mais, sur tous les visages qui m'environnaient, sur ces visages d'âge différent, même sur ceux des jeunes gens, sur ceux des jeunes femmes en pleine éclosion de beauté, je voyais distinctement les traces de l'usure et de la lassitude. Tous, ils étaient épuisés déjà par leurs travaux, par leurs
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passions, par leurs douleurs, par leurs jouissances. Chez cous, — chez cet homme de génie comme chez cette mondaine, chez ce soldat comme chez ce penseur, — je retrouvais le signe fatal, — à peine apparent quelquefois, visible toujours, — cette mouetle la lèvre, cette tristesse du regard, qui trahissent, dans toute physionomie qui s'abandonne, la faillite quotidienne de la vie, la déception ou l'assouvissement.
Le repos! Combien la belle prière avait raison de demander le repos pour eux, pour moi, pour nous tous I
Mais ce qu'elle implore avec tant d'insistance et d'ardeur, ce qu'elle promet aux justes et aux hommes de bonne volonté, ce n'est pas, ce ne peut pas être le repos dans le néant. Car la vie, cette vie à laquelle nous nous cramponnons avec désespoir, parce que nous ne connaissons qu'elle, la vie n'est qu'une lutte sans trêve et une longue souffrance; et les plus insouciants d'entre nous, ceux que peut encore endormir l'opium éventé de Fopdmisme, se réveillent parfois couverts d'une sueur froide d'épouvante. Non, ce n'est pas vrai! Nous ne nous résignerons jamais à croire que la vie n'a pas d'autre but qu'une chute dans un gouffre et que nous n'avons vu la lumière du so-
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leil que pour vider jusqu'à la lie cette coupe de misères et d'iniquités! Et, à des dates fatidiques, une angoisse nous étreint^nous voulons en savoir davantage. Humbles et pieux, nous allons vers les morts qui nous aimèrent, nous nous inclinons sur leurs tombeaux et nous leur demandons le secret de Téternité.
Moi aussi, à la veille de cette fête des Morts, moi aussi je me penche sur des tombes vénérées. Hélas! elles restent muettes; mais, auprès d'elles, je retrouve un peu de mon âme d'enfant.
La foi y coulait comme une source fraîche sous de grands arbres. Puis les saisons ont passé. Le doute, sombre et triste automne, a laissé tomber sur l'eau vive les feuilles jaunes et les branches sèches, et l'a couverte de débris. Lève-toi, vent froid de la Toussaint qui balaies toutes les impuretés! Débarrasse la source de cette dépouille flétrie et m'y laisse boire ! Oui, que je me désaltère, car j'ai soif d'espérance! Que cette eau délicieuse me rende la foi naïve de mes quinze ans, la foi sereine, exempte de terreurs et de superstitions ! Qu'elle me permette de croire encore que mes bien-aimés ne sont pas anéantis à jamais, qu'ils m'attendent dans la lumière, et que cette mort, dont chaque minute me rapproche, n'est
pas le repos dans les ténèbres, mais un repos divin, le repos dans la certitude, où nous saurons enfin ce que c'est que le bonheur et ce que c'est que la jusdce I
2* noombrê 1894,
En deuil d'un Ami
f A France est en deuil d'un ami.
Aujourd'hui je me reporte, par le souvenir, et avec une grande tristesse, aux inoubliables « fêtes russes » de Tannée dernière, et particulièrement au magnifique banquet offert à l'amiral Âvellan et aux officiers de son escadre parle Conseilmunicipal de Paris. C'est la seule fois de ma vie que j*ai regretté de n'être pas vêtu d'une robe de brocart agrémentée de gemmes et de pierreries ; car la salle des fêtes de notre Hôtel de Ville est un décor à la Véronèse, et la plupart des convives, qui, comme moi,
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portaient le frac noir et mesquin, y faisaient assez piètre figure.
Ce n'était pas, d'ailleurs, dans cette réunion solennelle, le seul détail de nature à exciter l'ironie. Par exemple, quand les chœurs du Conservatoire, installés dans unegalerie supérieure, firent éclater les accents de l'hymne russe, il était assez amusant de voir les vieilles barbes démocratiques et sociales du Conseil écoutant, debout et d'un air de componction, la solennelle prière pour le salut du Tsar orthodoxe.
N'importe, cela même faisait plaisir. Et ces farouches francs-maçons, qui n'auraient pas franchi le parvis d'une église, à l'enterrement de leur meilleur ami, avaient raison d'abjurer pour un instant leur fanatisme à rebours. D'ailleurs, les marins de l'autocrate du Nord n'écoutaient pas avec de moindres signes de respect notre éMarseillaise. En somme, on sentait qu'un pacte d'amitié se scellait définitivement entre deux grandes nadons, et, lorsque nouslevàmes atvec enthousiasme, pour les toasts d'alliance, nos coupes de vin de Champagne, l'âme même de la patrie flottait audessus de nos fronts.
Alphonse Humbert, alors président du Conseil municipal, fut charmant, et — ce qui est tou-