EN DEUIL D UN AMI I
jours rare — dit précisément ce qu'il fallait dire. D'une voix éclatante et chaude, il lança quelques mots ardents, vraiment dérobés à la flamme de son cœur. Bravo I l'ancien révolutionnaire I On a pu se jeter, par bouillonnement de jeunesse, dans la pire des guerres civiles : on a pu en être châtié, — avec quelle rigueur! — Bah! Jamais de rancune contre la maman. Vive la chère France et vivent ses amis !
II y eut encore une minute admirable, une minute où cela valait la peine de vivre. Ce fut lorsque le Président Carnot et l'amiral Avellan parurent devant la place de THôtel-de- Ville enflammée, se montrèrent à la foule ivre de joie.
Là-haut, une splendide nuit d'octobre, criblée d'étoiles; et, de toutes parts, un incendie de triomphe et d'allégresse. Gouttes d'or du gaz, éclairs de l'électricité, fumées bariolées des feux de Bengale, torches rouges de la retraite aux flambeaux. J'entends encore l'immense clameur d'amour, étouflant les voix des chœurs et le bruit des fiinfares de cuivre ; je revois, dans une brume de pourpre, les milliers de visages aux bouches ouvertes et hurlantes.
Que dites-vous ? Que la foule souveraine est folle de divertissements et de spectacles ; que.
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cette nuit-là, recommençait la grande Kermesse de 1889; que c'était une suite aux embrasements de la Tour Bfièl et aux fontaines lumineuses, un nouveau prétexte à trains de plaisir; qu'il suffit de quelques lampions et de quelques banderoles pour encombrer nos trottoirs de badauds le nez en l'air, avec du cervelas dans la poche, et de paysannes portant un panier dont un goulot de bouteille soulève l'anse ?
Non, non I Le patriotisme proteste ! Non ! Il n'y a pas eu, dans les fêtes de l'automne dernier, la moindre exaltation de décadents. La France et Paris ont donné alors, bien au contraire, un spectacle qui fut et doit rester pour nous une source de réconfort et d'espoir. Dans ces heures délicieuses, l'aboyante politique se tut, les pards acharnés firent trêve et cessèrent pour quelques instants de se disputer l'os du pouvoir. Il n'y eut plus d'ennemis, plus même d'adversaires. Un sentiment unanime, et très pur, et très profond, unissait tous les cœurs, et tous nous ne pensions qu'à la France bien-aimée, qui enfin n'était plus seule contre trois devant l'Europe en armes. Et ce qui était exquis, ce qui nous attendrissait davantage, c'était la pensée que, au moindre soupçon de péril extérieur, nous retrouverions le même
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esprit de concorde et d'unité, et que l'atmosphère de divisions et de haines — que nous respirons, hélas I — serait balayée par le premier souffle des clairons de guerre.
Cette certitude, qui nous fait supporter les tris* tesses du présent et nous rassure sur l'avenir, à qui la devons-nous? A la nation russe, sans doute, qui est désormais liée avec nous par des symparhies puissantes et des intérêts sacrés. Mais, la nation russe obéissant à un chef, nous devons surtout notre reconnaissance à ce chef, c'est-à-dire au noble, au juste, au magnanime empereur Alexandre III, dont la mort met nos cœurs en deuil.
A son règne trop court, l'histoire appliquera la belle parole de l'Écriture : Transiit henefaciendo. Elle dira que, ayant la toute-puissance, Alexandre III l'a mise au service du droit; qu'étant le plus fort, il a voulu être le plus juste, et eUe inscrira son nom, parmi ceux des bons et des sages, sur le livre d'or de l'humanité.
Que c'est beau, pourtant, la force, quand elle comprend et fait son devoir! Quelle majesté dans ce Tsar, obéi et vénéré comme un père par tant de millions d'hommes, qui jette un regard imposant sur l'Europe, fronce ses formidables
sourcils devant rimmorale et lâche coalition de trois contre un, dit : c En voilà assez! 9 et, jetant sa lourde épée dans le plus l^er plateau de la balance, rétablit Tëquilibre et maintient la paix du monde I
En écrivant ces lignes, je n'oublie pas les dangers que le pouvoir absolu peut faire courir aux nations, ni quels abus, quek crimes même, il est capable de produire, encore que, dans la société moderne, sous l'œil méfiant et sévère de l'opinion publique, le despotisme soit devenu à peu près impossible. Mais je songe aussi à la cruelle déception que nous donne, depuis si longtemps, le gouvernement du peuple par lui-même. Je songe au stérile bavardage, au vain tumulte des assemblées, à tant d'hommes médiocres ou indignes, choisis par le caprice du nombre, chefs éphémères, à peu près irresponsables, ne sachant pas vouloir, ni quoi vouloir. Que de trouble, de discorde, de désordre! Et que d'avortements ! Quelle impuissance !
Il ne faut jamais désespérer. Peut-être toute cette agitation est-elle la fin de la tourmente sociale qui se déchaîna sur la France, il y a un siècle. Ainsi, quand le vent est tombé et la tempête finie, on voit longtemps encore, sous le ciel
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clair et purgé, les lames de l'Océan se heurter, fîirieuses,et secouer leurs embruns. Nous voulons croire qu^ils finiront par triompher, le cahne et rordre, d'où naîtront la liberté dans le bien et U sincère fraternité.
Cependant, dans nos craintes et nos incertitudes, comment ne pas admirer cette grande chose, une volonté, — une volonté vraiment libre, une volonté fixe, ferme, immuable, que rien ne contrarie et n'arrête, comme celle qu'a pu manifester le tsar Alexandre III en établissant l'entente franco-russe et en plaçant ainsi les peuples de la Triple-Alliance entre les deux mâchoires de fer d'un redoutable étau? Quand il a conçu et exécuté ce grand dessein, non seulement il s'est fait bénir de tous à cause du maintien de la paix, -— paix armée, paix précaire, hélas I notre barbarie relative n'en permet pas d'autre, — mais il a réparé une grande injustice et il a permis à la France de reprendre sa place légitime au premier rang des nations.
Cela, jurons de ne l'oublier jamais I
Et voyez les merveilleux effets d^une grande
volonté. Us durent, ils survivent à celui qui a dit :
a Je veux ! » Les premières paroles du jeune prince,
qui sera bientôt couronné au Kremlin, sont pour
affirmer de la façon la moins équivoque qu'il accepte comme un héritage sacré la politique de son père. Comme homme, Alexandre III lègue à son fils l'exemple des vertus les plus hautes et les plus touchantes ; comme empereur, le souvenir d'un règne endèrement consacré au bien et à la justice. Aussitôt après avoir reçu le dernier soupir de son père, Nicolas lia voulu nous prouver que, lui aussi, il était notre ami, et tous les cœurs français ont partagé son demi filial, ont tressaiUi à son généreux appel.
Un journal a proposé de lui offrir, par souscription, une couronne. Soit; mais la France la lui a déjà donnée. Elle est forgée d'un solide métal, l'or de notre amitié; elle est ornée des plus purs diamants, les larmes de notre douleur.
8 novembre 18^4,
Sur les Aveugles
! 'autre jour, comme je parlais à Lucien Descaves de ses Emmurés, lui disant à quel point m'avait intéressé son livre si curieux, si substantiel, si poignant parfois aussi, et lui annonçant mon intention de le prendre pour sujet d'une de mes causeries, le romancier m'interrompit très vivement :
« Je vous en prie... Ne vous étendez pas sur mon livre... Parlez surtout des aveugles, d
A la bonne heure! Voilà qui fait plaisir et nous change un peu des auteurs fieffés.
2o6 MON PKANC PARLER
J'imagine que l'aventure de Descaves est celleci. Il aura d'abord rêvé son roman en philosophe et en artiste, séduit par le projet vraiment nouveau — et si difficile — de pénétrer l'âme d'un aveugle>né» de démonter la sombre mécanique de son cerveau plein d'abstracdons et de-deviner comment le sens qui lui manque se transpose dans ceux qui lui restent et est suppléé par eux. Homme de conscience, travaillant d'après nature et n'admettant que l'observation directe, il a donc étudié de près les aveugles, il a vécu avec eux, et la pitié de son cœur a modifié alors le plan primitif de l'ouvrage, lia découvert, dans ce mondelà, tant d'infortunes morales et matérielles, presque toujours supportées avec tant de patience et de courage, qu'il ne s'est plus contenté, comme vous et moi, de plaindre les aveugles. Il s'est mis à les aimer. Il est devenu — qu'on me passe le terme pédantesque — un ardent typhlophUe. Il s'est intéressé passionnément à l'éducation de ces pauvres gens, à leurs travaux, à l'emploi possible de leurs facultés et de leurs talents, en un mot, à leur rôle dans la société et dans la vie.
Les Emmurés, qui représentent un travail énorme et qui ont coûté à leur auteur quatre années d'études assidues, offrent, sous la forme attrayante du
roman, un véritable compendium de tout ce qu'on peut voir et dire sur ce vaste sujet.
Les aveugles — Descaves Ta parfaitement compris — ne nous demandent plus maintenant de sympathie platonique ni de stérile compassion. Grâce aux admirables efforts de leurs éducateurs, ils sontaujourd'hui tous, ou presque tous, en état de gagner modestement, mais suffisamment, leur pain. Ils repoussent l'aumône avec fierté et n'attendent plus de la société qu'une aide bienveillante pour trouver la place et le moyen d'exercer leurs aptitudes spéciales. Telle est la cause que Des* caves a généreusement plaidée dans son livre, sans dissimuler les obstacles qui restent à franchir, mais en montrant les merveilleux progrès qu'on obtient chaque jour dans l'éducation des aveugles et en attaquant le préjugé qui les fait encore considérer par la multitude comme des nonvaleurs sociales.
Le bon combat où se jette Lucien Descaves m'intéresse d'autant plus vivement que j'ai eu personnellement quelques relations avec les aveugles et que, de plus, j'ai connu deux de leurs principaux bienfaiteurs.
Dès ma première jeunesse, je fus admis dans l'intimité de M. Guadet, qui était alors chef de
renseignement à rinsticution du boulevard des Invalides. Retenez bien ce nom : Joseph Guadet. C'est celui d'un homme de travail, de devoir et de dévouement, celui d'un homme d'or. Petitneveu du fameux conventionnel, il a laissé, entre autres ouvrages très distingués, une Histoire des Girondins, rendue tout particulièrement précieuse par des documents et des souvenirs de famille. Mais c'est son rôle d'éminent et paternel éducateur des jeunes aveugles que je veux surtout rappeler ici. Le nom de Joseph Guadet est associé à tous les perfectionnements de cette pédagogie si malaisée; il l'est aussi à toutes les œuvres de protection et de bienfaisance qui accompagnent et guident dans la vie les anciens élèves de l'Institution, et la plupart des ingénieux procédés d'enseignement inventés par M. Guadet rendent encore de grands services aujourd'hui.
Camarade d'un de ses fils, je me suis parfois rencontré chez lui avec les professeurs aveugles dont il était moins le chef que l'ami et qui l'entouraient de leur affectueux respect. J'ai vu ces Draves gens assis à sa table hospitalière, avec l'émouvante lenteur de tous leurs gestes, avec leurs mains prudentes et pleines de physionomie, et laissant éclater, dans ce milieu cordial, leur
gaieté un peu puérile. Cette bonne humeur ne s'accordait pas mal, d'ailleurs, avec Taspect de vieux collégiens que leur donnait la tunique d'uniforme.
Ils étaient gais, les pauvres professeurs aveugles; ils étaient très curieux aussi et nous interrogeaient, nous, les clairvoyants, sur mille choses, avec tant de vivacité que nous finissions par oublier leur infirmité. Mais ils ramenaient toujours la conversation sur les travaux de ^Institution, ou, très souvent, parlaient musique. J'entends encore sonner leur bon rire, qui m'avaitjm peu effrayé, d'abord; car c'est assez terrible, en somme, la grimace de ces visages où tout s'épanouit joyeusement, excepté les yeux clos ou vides.
M. Guadet, qui est mort dans un âge très avancé, plein de jours et de vertus, était déjà presque un vieillard, au temps dont je parle; et les aveugles, s'abandonnant autour de lui à cette bonne humeur facile, semblaient des enfants, bien que plusieurs eussent des cheveux gris. C'est ainsi que j'aime à évoquer la noble et douce figure de cet homme de bien; car, pour ses hôtes aux regards éteints, il était vraiment un père.
M. Maurice de la Sizeranne — Sézanne dans les Emmurés — est un jeune homme qui m'ho-
nore de sa sympathie. Ce grand ami des aveugles a lui-même perdu la vue à l'âge de neuf ans. Son intelligence, qui est de premier ordre, son savoir qui est très étendu, son influence qui est g^rande, son activité qui est infatigable, son temps, sa fortune, son cœur, sa vie, il a tout consacré à ses firères en infortune. C'est un homme incomparable.
Il possède d'abord un rare talent d'écrivain. Son principal ouvrage. Us oéveugles, par un aveugle, que l'Académie française a été heureuse de couronner, est une étude psychologique de la plus haute portée et un plaidoyer plein d'éloquence et de force, qui prouve qu'un grand nombre d'aveugles peuvent et doivent devenir, dans une société bien organisée, des hommes actifs et utiles. La manière dont l'aveugle, à l'aide de l'ouïe, du toucher et de l'odorat, se met en relations avec le monde extérieur, est analysée, notamment, dans le premier chapitre de ce charmant livre, avec une profondeur et une délicatesse extraordinaires.
M. delà Sizeranne a, d'ailleurs, beaucoup écrit, toujours dans le même but de propagande. Ses ffsÇptes — un gros volume — sont, pour la typhlo philie, une source abondante et précieuse d'idées,
de projets, de renseignements, d'indications, de matériaux de toutes sortejs. J'ai encore lu de lui un délicieux article de sensations notées sur les plaisirs de l'aveugle en voyage ; et, dans son étude sur Lebel, le Gilquin de Descaves, — encore un grand aveugle, un organiste de génie, paraît-il, — on sent passer un très beau souffle d'inspiration chrétienne.
Mais M. de la Sizeranne se soucie fort peu, sans doute, de mes éloges. Il n'a aucune vanité littéraire. C'est, avant tout, un homme d'action, et les services qu'il a rendus aux aveugles ne se comptent plus.
Il dirige deux journaux spéciaux, le Valentin Haûy et le Louis braille. Il a fondé une bibliothèque déjà nombreuse, qui s'enrichit sans cesse, et dont les livres et les partitions, imprimés en points, sont prêtés, gratuitement, bien entendu, à quiconque en a besoin. Mais {'(Association Valentin Haûy est son œuvre capitale. Il en est l'âme. C'est de là que part, c'est là qu'aboutit tout ce qui peut être utile aux pauvres aveugles. Tous accourent chez Maurice de la Sizeranne, quand ils sont dans l'embarras; tous, les artistes et les artisans, l'accordeur de pianos comme l'ouvrière en brosserie, le maître de musique comme le
vannier, l'organiste comme le rempailleur de chaises. Ec Maurice de la Sizeranne se remue, se mec en quatre, trouve de Fouvrage pour celui-ci, un emploi pour cet autre, les encourage, les aide, les tire de la misère. Car il est indomptable, vous savez, et il ne dira : c Ouf! 9 que lorsque tous les aveugles auront un gagne-pain honorable et quW ne trouvera plus sur aucun pont un seul mendiant avec un caniche entre les jambes et les doigts écarquillés sur les clefs d'une clarinette.
Voilà un brave homme!...
Comme il demeure dans mon quartier, je le rencontre quelquefois sur le large trottoir de la rue de Sèvres. Il va toujours comme le vent, donnant le bras à son guide; mais c'est lui qui entraîne le gamin. Je me garde bien d'arrêter ce marcheur intrépide, sachant qu'il se hâte vers quelque bonne œuvre. Seulement, quand il passe devant la chapelle des Lazaristes, je lève les yeux vers le saint Vincent de Paul en pierre, qui esc là-haut, dans sa niche, au-dessus de la porte, ec il me semble alors que le père des enfants trouvés sourit au bienfaiteur des aveugles.
Jeconnais encore une personne bien touchante, M™« Bercha Galeron de Calonne, qui non seulement a été frappée de cécité complète, mais qui,
par une férocité exceptionnelle de la nature, est de plus presque absolument sourde. Cette pauvre femme, qu'un homme au grand cœur a épousée et entoure de tendresse et de soins, a naguère chanté son malheur en des vers d'une forme très pure. Le livre, publié par Lemerre, est intitulé : T>ans ma nuit. Vous serez certainement émus par ces quatre strophes, où vibre un accent déchirant de sincérité : ^
HÊVE T>'^VEVGLE
Quand le sommeil béni me ramène le rive.
Ce que mes yeux ont vu jadis, je le revois; Lorsque la nuit se fait, c^est mon jour qui se lève, Et dest mon tour de vivre alors comme autrefois»
Au lointain du passé, le présent qui se mêle Laisse dans ma pensée une confusion.
C'est une double vie étrangement réelle, C'est une régulière et chère vision.
Êtres mal définis, choses que je devine, Tout cesse d^étre vague et vient se dévoiler. C'est la lumière, (fest la nature divine.
Ce sont des traits chéris que je peux contempler.
Et quand je me réveille encor toute ravie Et que je me retrouve en mon obscurité.
Je doute, et je confonds le rive avec la vie : Mon cauchemar commence à la réalité.
Eh bien! mon cher Descaves, vous m'aviez recommandé de parler très peu de votre roman, beaucoup des aveugles, et, vous le voyez, je vous ai peut-être trop bien obéi. Encore me reprochéje de ne pouvoir que mentionner ici l'un des professeurs actuels de l'Institution, M. Edgard GuiU beau, dont j'ai lu d'intéressantes poésies, qui a réuni un très curieux musée d'objets fabriqués par les aveugles, et que de bons juges tiennent pour un homme du premier mérite.
Vous voyez, je n'en finis plus. Cela vous apprendra, une autre fois, mon camarade, à être généreux et modeste. Mais je plaisante, et je suis sûr que le typhlophile convaincu que vous êtes se déclare satisfait.
Cependant, je veux y revenir, à votre livre. Il n'est pas sans défauts. J'en trouve le style, par places, trop travaillé pour mon goût, et je ferais même disparaître quelques pages du volume, afin qu'il pût être mis dans les mains de tous et de toutes. Mais c'est un labeur imposant. Sans insister sur le tour de force accompli par vous en vous restreignant aux pensées, aux images, au vocabulaire même des aveugles, je dirai que vous avez fait là une œuvre d'art subtil et d'admirable persévérance et, ce qui vaut encore plus à mes yeux,
SUR LES AVEUGLES 21f
une œuvre de bonté. Elle eût réjoui l'âme chaleureuse du vieux Diderot, qu'il faut toujours nommer à propos des aveugles ; car, n'est-ce pas? c'est encore lui la Loi et les Prophètes, bien que nous ne soyons plus au temps où Ton s'émerveillait de voir l'homme de Puiseaux enfiler des aiguilles.
Votre livre sera bienfaisant pour les pauvres disgraciés que vous encouragez virilement à vivre dans le devoir et dans le travail. Malgré le mur qui les sépare de vous, ils entendront votre voix amie raconter avec tendresse leurs misères et leurs vertus, et la chaleur de votre sympathie pénétrera dans leur cœur et le caressera doucement, comme un rayon de soleil sur leurs mains nues.
1/ novembre 1894,
Pour les Polonais de Sibérie*
^U TS^% "ÏLICOL^S II
Sire,
N groupe de Polonais s'est adressé publiquement à moi, me priant de demander à Votre Majesté la délivrance de ceux de leurs compatriotes qui gémissent encore dans les bagnes de la Sibérie. La lettre, fort touchante, m'est allée au cœur. J'ai promis.
Au moment où j'accomplis cette promesse, les habiles vont, sans doute, me trouver bien
* Cet article a été motivé par une lettre que nous reproduisons à la fin du Yolume, en appendice.