‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 34 sur 60 · POUR LBS POLONAIS DE SIBÉRIE · texte numérisé non relu

POUR LBS POLONAIS DE SIBÉRIE

à ce devoir de punir dont je parlais tout à l'heure. Mais c'est une antique et douce tradition que l'avènement d'un monarque soit une trêve à ce cruel devoir. Jouissez de cette heure délicieuse.

Chez nous, jadis, sur le passage du nouveau roi, on ouvrait des cages d'oiseaux en signe d'allégresse, et l'espace s'emplissait de leurs chansons et de leurs battements d'ailes. Faites mieux. Délivrez ces captifs, ces proscrits, et que votre jeune front, paré de la couronne, se dresse d'abord sous un ciel plein de bénédictions.

J'irai plus loin. Mettons les choses au pire. Supposons que, parmi ces hommes, plusieurs ne vous sachent aucun gré de votre acte magnanime, et que, dans l'obstination de leur cœur, ils se fussent laissé couper le poing plutôt que de signer cette lettre, par laquelle leurs compatriotes m'ont poussé à vous implorer en leur faveur.

Supposons même qu'ils en rougissent, de cette lettre, et que mon intervention, bien légitime pourtant, — car elle n'est que la réponse d'un appel fait à mon cœur, — leur soit une amertume de plus. Qu'importe? A ceux-là aussi, faites grâce. Il est vraiment digne d'un Empereur de comprendre la beauté de ces âmes opiniâtres et de les vaincre à force de générosité.

320 MON FKANC PARLER

Faites grâce sans conditions, sans espérer même de reconnaissance, simplement pour votre sadsfaction, pour cette joie d'entendre le bruit des fers qui tombent répondre aux cloches du Kremlin sonnant à toutes volées pour votre couronnement.

Sire,

Je vous adresse cette prière dans les instants les plus solennels de votre vie. Vous versez en ce moment vos larmes filiales, placé entre votre admirable mère, au cœur percé de tous les glaives de la douleur, et la jeune princesse que vous élèverez dans quelques jours au rang d'impératrice.Le spectacle de ces deux femmes en deuil vous emplit, j'en suis certain, de douceur et d'attendrissement. Laissez-moi donc évoquer devant vous ces Polonaises vêtues de noir, non pas à cause d'un mort, mais à cause d'un absent dont elles n'espèrent plus le retour. Ce sont des épouses qui ne pourront pas, elles, veiller près de leur époux mourant ni lui fermer pieusement les yeux ; ce sont des jeunes filles qui ne pourront pas s'agenouiller auprès du lit d'agonie de leur père, ni sentir sa main se poser une dernière fois sur leur front.

Page 1