‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 35 sur 60 · POUR LES POLONAIS DE SIBÉRIE · texte numérisé non relu

POUR LES POLONAIS DE SIBÉRIE

C'est au nom de votre mère et de votre fiancée que je vous implore pour ces femmes en noir qui ne sont ni des veuves, ni des orphelines. D'un trait déplume, vous pouvez leur rendre le pauvre exilé dont elles se croient à jamais séparées par d'infranchissables espaces. Au lendemain du jour où la mort, que nul n'arrête au seuil du palais des rois, a frappé le Chef de votre impériale maison, vous pouvez faire rentrer, dans des centaines, dans des milliers de tristes demeures, le père de famille! Rien ne serait plus grand.

Sire,

Tous les cœurs français vous ont suivi, avec une sympathie profonde, à travers votre immense Empire, derrière le cercueil du Tsar votre père, et à l'heure où cette page sera publiée, vous serez en présence du tombeau où le cercueil descendra pour toujours. On devine aisément les sévères pensées qui vous absorbent au milieu de cette pompe religieuse. Car celui de qui vous saluez pour la dernière fois la dépouille est déjà placé par l'histoire au premier rang parmi les bienfaisants et les justes, et, sentant peser sur vos épaules le poids d'une énorme puissance, vous demandez au grand Empereur le secret de sa force et de sa sagesse.

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Ah 1 puissies-vous l'interroger sur le sort des malheureux, à qui sa mort prématurée n'a pas permis d'éprouver sa clémence et qui restent accablés par toute la rigueur des lois. La tombe n'est pas muette; elle entend les prières qui lui sont adressées, et il sort d'elle un langage mystérieux qui pénètre l'âme. Interrogez votre père. Il vous répondra, j'en suis sur : a Grâce pour les prisonniers! Grâce pour les proscrits! d et fera flamboyer dans votre esprit ces mots de la belle prière des Ghrédens : c Pardonnons à ceux qui nous ont offensés. ]»

Et vous écouterez le bon Empereur, le Tsar de la Paix, et vous lui obéirez comme un fils tendre et soumis, vous rappelant combien son âme était pieuse et haute, songeant qu'il possède aujourd'hui les vérités éternelles et qu'il vous parle, assis à la droite du Père céleste, dont la seule loi est la pitié et la miséricorde, et qui, selon cette loi, tôt ou tard, — pour employer la grandiose expression de l'Église, — jugera toutes les justices.

ip novembre 18^4,

Un Indépendant

Îauvre Magnard! Il a eu une a bonne presse », comme on dit dans l'argot des bureaux de rédaction; et certes, ma vive et déjà ancienne amitié pour cet homme de tant d'esprit — et de si libre esprit surtout — en a été heureuse. Néanmoins, quand je me le rappelle, si discret, si simple de mœurs, si sincèrement modeste,cachantsavieintime, évitant toutes les occasions de se mettre en évidence, je ne puis m'empêcher de me demander si, de son vivant, un pareil concert d'éloges lui eût fait plaisir. Comme les confiseurs qui ont horreur, dit-on,

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des sucreries, le rédacteur en chef du Figaro, le premier mécanicien de cette puissance machine à gloire, détestait la réclame pour lui-même et recherchait l'obscurité. Ses petits chefs-d'œuvre de trente ou quarante lignes, auxquels le Parisien courait d'abord, dès le matin, après avoir fait saucer la bande du journal, ces brefs articles où Magnard sertissait, dans l'or pur de son style, les diamants de son bon sens et de son ironie, il ne les signait même pas de son nom tout entier, il se bornait à les faire suivre de ses initiales F. M., témoignant ainsi, une fois de plus, de sa répugnance pour toute publicité.

Il faut pourtant que la mémoire de ce délicat — je dirais presque de ce dédaigneux — en prenne son parti. Dès que sa mort a été connue, il s'est produit une explosion de regrets et c'est d'une voix unanime que justice a été rendue à l'homme çt à l'écrivain. Des centaines de pages furent tout de suite imprimées, où, malgré la hâte, palpitait une émotion vraie ; et, le jour de ses obsèques, sur la colline derrière le Trocadéro, dans ce cimetière aérien de Passy où il semble qu'on doive dormir d'un sommeil plus doux, nous étions encore quatre ou cinq de ses confrères et amis à lui dire bien haut, à lui répéter avec in-

UN INDÉPENDANT aSf

sistance combien sa perte nous était sensible et combien nous éprouvions pour lui d'estime et d'affection.

Non, de bonne foi, on n'a pas entendu, autour de ce cercueil, les clichés ronflants, les formules outrées, l'oràinaire c raplapla ]» de l'oraison funèbre. On avait le sentiment que quelque chose de très rare et de très précieux disparaissait avec ce journaliste, et qu'il y aurait désormais, dans l'atmosphère parisienne, un élément de moins, et un élément essentiel.

J'emportais cette impression, au retour de l'enterrement, et je l'ai un peu ruminée. Je me suis demandé sérieusement quel était, en dehors de toute question de forme et de talent, — il y en a pléthore, de gens de talent, — le mérite spécial, exceptionnel, de Francis Magnard, et pourquoi nous sentions tous que son petit bout d'article quotidien — oh ! tout petit, souvent pas plus long que le doigt — allait nous manquer à ce point.

Eh bien! je crois avoir trouvé une réponse satisfaisante. C'est que Magnard nous servait, chaque matin, un peu de vérité, et qu'il était, en matière politique, tout à fait indépendant.

Oh! parbleu, nous croyons tous l'être; car,

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par le fait, rien ne nous gène et nous avons de la liberté jusque par-dessus les oreilles. Seulement, je constate que nous n'avons jamais été plus embrigadés que depuis que nous sommes si libres.

Tous ou presque tous, — pas moi pourtant, s'il vous plaît I — nous sommes d'un parti, et nous en adoptons le programme. Il se modifie à chaque instant, bien entendu ; il est même quelquefois mis sens devant derrière, par l'ordre et dans l'intérêt des chefs, et alors, girouettes que nous sommes, nous nous conformons au programme nouveau.

Il y a quelques années, par exemple, tout bon républicain de gouvernement mangeait du prêtre. C'était la consigne. II en mangeait, absolument comme un dévot fait maigre le vendredi. Brusquement, révolution de cuisine. C'est du socialiste qu'il faut manger à présent; et on en mange toujours, par discipline. Quiconque, dans la majorité, ferait la grimace devant sa tranche de Jules Guesde et redemanderait du jésuite, serait aujourd'hui traité comme un traître et un renégat.

Ah ! qu'elle est vraie, profondément vraie, dans son ironique cynisme, cette maxime froidement écrite par le cardinal de Retz : a II faut souvent changer d'opinions pour rester de son parti. »

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