‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 36 sur 60 · UN INDÉPENDANT · texte numérisé non relu

UN INDÉPENDANT

Et ces gens-là se croient indépendants I Oui, comme les grenadiers du Grand Frédéric sous la schlague.

Magnard était indépendant pour de bon, lui; car il n'avait aucune ambition, et la basse farce qui s'appelle la politique lui faisait pitié. Il suivait d'un regard allumé par la moquerie tous les sauteurs parlementaires, et les voyait exécuter leurs volte-face et leurs palinodies, comme on s'amuse à regarder, dans un cirque, un clown, déguisé en gros cocher anglais et debout sur un cheval sans selle, dépouiller successivement une vingtaine de gilets de différentes couleurs.

Magnard n'était pas dupe de tout ce mondelà, il ne le prenait pas au sérieux ; et comme on s'y rengorge beaucoup, comme on y enfle son jabot, cela l'énervait parfois, et il dégonflait d'un coup d'épingle toute cette baudruche. Il avait des façons irrespectueuses de parler des camelots politiques qui nous vengeaient d'eux.

Tout récemment encore, quand il fut question d'envoyer une délégation de députés aux funérailles du Tsar, — on frémit à la pensée qu'ils auraient peut-être été choisis par le sort, et qu'on eût pu voir derrière le cercueil d'Alexandre 1 1 1 la blouse deThivrier et le caleçon de peau de tigre

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de rHomme-Canon, flanqués de quelques panamistes, — quand ce projet monstrueux fut kncé, Magnard, d'un seul mot, qui était une charmante trouvaille, rappela à nos législateurs qu'ib n'étaient pas présentables et leur fit comprendre que, dans le cortège chamarré et parmi le luxe asiatique des généraux, ils auraient l'air c d'inexplicables insectes ]»•

Ces jolies boutades faisaient plaisir à tout le monde, même aux électeurs, lesquels, en dehors des jours de vote, entendent la plaisanterie. Elles nous manqueront, je le répète.

Je sais bien que pour traiter comme ils le méritent les maîtres du c doux pays ]» , Forain nous reste, et c'est évidemment une grande consolation. N'importe, dans le concert, ou, pour mieux dire, dans la cacophonie de la presse parisienne, nous regretterons plus d'une fois la petite flûte aigrelette de Magnard, qui sonnait, fine et claire, et tranchait sur la monotonie des soli de trombone exécutés dans les journaux graves.

La parfaite indépendance de Magnard l'a souvent fait accuser de scepticisme. Voilà un bien gros mot. Dans tous les cas, ce brave homme n'était sceptique ni en morale, ni en sentiment. Mais si l'on entend, par là, qu'il haïssait dans

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