‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 37 sur 60 · UN INDÉPENDANT · texte numérisé non relu

UN INDÉPENDANT

tous les partis l'esprit de secte et d'intolérance, qu'il se méfiait, devant tous les programmes, des principes inflexibles et des formules absolues, et que Torquemada lui était aussi odieux que Robespierre, à la bonne heure, c'était un sceptique, et, grâce au ciel, nous sommes encore un certain nombre de bons esprits qui pratiquons ce scepticisme-là.

Enfin, le voilà parti, mon pauvre ami. Nous ne ferons plus ensemble, avec, pour troisième compagnon, le pénétrant moraliste Louis Dépret, ces bonnes promenades, par les matins d'hiver, à travers le grand Paris dont Magnard connaissait si bien l'histoire, et où, devant un monument, une vieille maison, un coin de rue, il évoquait, du fond de sa mémoire si sûre et si richement meublée, les hommes et les événements du passé. Nous n'aurons plus, tous les trois, assis à la table de quelque restaurant, dans le frais parfum des huîtres, ces jolies causeries où il nous amusait tant par ses soudaines explosions, par ses brusques colères contre l'hypocrisie et la sotrise. Ils sont rares, les camarades avec qui l'on peut parler en toute franchise et qui sont incapables de trahir une confidence faite dans l'abandon de la conversarion intime, sub rosa. Je pleure en Magnard

un de ces compagnons-là et des plus discrets, des plus sûrs.

Tous ceux qui s'intéressent à la politique s'apercevront aussi de son absence. Car, dans les phrases creuses des satisfaits aussi bien que dans les grossières diatribes des mécontents, on sent, presque toujours, on ne sait quel fétide relent de charlatanisme et de mensonge. Magnard, le sceptique et libre Magnard, nous rendait du moins ce service de nous mettre, tous les matins, sous le nez, comme en un flacon de sels anglais, l'odeur parfois désagréable, mais toujours saine et ragaillardissante, de la vérité.

22 novembre 18^4.

Guerre lointaine

lous voici donc en guerre avec la reine des Hovas, Il paraît que Sa Majesté — laquelle porte un nom à coucher dehors et que je n'ai pu caser encore dans ma mémoire — s*est mal conduite envers nous et que notre honneur exige qu'elle reçoive, ainsi que son peuple, un prompt et sévère châtiment.

Vous sentez-vous outragés ? Éprouvez-vous la

noble colère du Cid, quand don Diègue, la joue

chaude encore du soufflet reçu, lui jette le fameux

cri : a Rodrigue, as-tu du cœur? »

Je vous en prie, ne parlez pas tous à la fois et

3p MON FRANC PARLER

dices-moiy la main sur la conscience, si tous êtes vraiment enflammés d'indignation contre cette sau vagesse que je m'imagine parée d'une arête de poisson dans les narines, les jours de grande cérémonie, et contre ses sujets qui m'apparaissent, de loin, sous l'aspect de nègres au ventre ballonné, le dos tout nu, les manches pareilles?

Pour ma part, je vous l'avoue, mon courroux patriotique est nul, et je crains fort qu'un très grand nombredegens raisonnables ne soient dans mon cas.

On m'objecte que je n'y entends rien, que ces Hovas,surqui nous allons expérimenter nos fusils à magasin, nous sont aussi indifférents, qu'un certain Colin-Tampon, et que c'est uniquement pour être désagréables aux Anglais que nos vaisseaux vont suivre la route de mer sillonnée jadis parles caravelles portugaises et appelée parles anciens navigateurs c le Chemin du Poivre », parce qu'il les conduisait vers l'Inde et ses précieuses épices. Mystère et diplomariel Ainsi, ce n'est pas à la reine couronnée de plumes d'autruche que nous faisons la guerre; c'est à la reine Victoria que d'authentiques photographies représentent coiffée d'un bonnet de veuve plus décent.

Mon Dieu I je veux bien fulminer, comme les

camarades, contre la perfide Albion. Mais pourquoi, s'il vous plaît, Tavons-nous laissée naguère, sans dire ouf, s'installer en Egypte à notre barbe, ec mettre dans sa poche la clef du canal de Suez, fait par nos soins et avec notre argent? C'était alors qu'il eût fallu envoyer de ce côté-là une escadre de cuirassés avec quelques milliers de pantalons rouges dans le ventre.

Il faut le dire, d'ailleurs. Quand se produisit cet abandon de l'Egypte, l'événement, si grave qu'il fut, émut médiocrement l'opinion. Depuis nos désastres de 1870, l'instinct populaire n'admet plus qu'une sorte de guerre, celle qui est un devoir sacré, celle qui a pour objet de défendre le sol de la patrie, — la guerre nationale, et nous ne nous passionnons plus pour les guerres politiques, d'autant plus que toutes celles qui furent entreprises récemment eurent pour théâtre des pays lointains. Certes, le peuple n'a ménagé ni son admiration pour l'héroïsme de nos soldats, ni sa pitié pour leurs souffrances; mais les triomphes coloniaux, dont il ne touche pas du doigt les résultats, lui laissent malgré tout le sentiment d'une gloire assez facilement conquise, et les noms barbares de ces victoires mal connues ne font pas battre son cœur.

Cela s'explique. Sur mille citoyens, il n'y en a peut-être pas deux qui sachent au juste dans quel but, dans quel intérêt, on se jette en ces aventures, et pourquoi l'on s'y obstine. Les copieuses explications de la presse, les discussions dcéroniennes du Parlement n'instruisent à cet égard que le très petit nombre. A l'heure qu'il est, vous rencontrerez beaucoup d'esprits — je parle des plus attentifs •— qui n'ont encore rien compris aux causes fort obscures, du reste, et fort embrouillées de l'expédition de Madagascar.

Elle aura, j'en ai peur, dans l'imagination des masses, le même sort que les autres guerres coloniales. Le nom d'un chef victorieux se gravera peut-êtredansles souvenirs, comme s'y sont gravés les noms de Courbet et de Doods. Le Malgache remplacera, pendant quelque temps, le Pavillon- Noir ou Béhanzin dans les fêtes foraines, comme tête de dynamomètre et comme cible de tir à la carabine. Mais ce sera tout, ou à peu près. Disons la vérité. Ce n'est pas au bout du monde, c'est sur notre frontière même que notre espoir rêve de plus grands faits d'armes et des victoires moins aisées.

Cependant, soyons justes. Ce besoin d'expansion, de lointaines conquêtes, ne se manifeste pas

seulement chez nous, et la plupart des nations européennes le partagent. L'Anglais Ta dans le sang; l'Italien en est tourmenté; il s'impose comme une nécessité à la prolifique Allemagne; et voici que les Belges y cèdent à leur tour, non par habitude de contrefaçon, comme on pourrait le croire, mais parce qu'ils pullulent, eux aussi, jusqu'à l'étoufFement, dans leur étroit pays. Seuletnent, sommes-nous bien sages de nous abandonner à cette passion coloniale, nous que les statistiques accusent de devenir malthusiens? Jusqu'à présent, nous n'avons peuplé nos possessions nouvelles, à ce qu'il semble, que de soldats et de fonctionnaires.

Quoi qu'il en soit, le mouvement paraît irrésistible, et, depuis bien des années déjà, il se porte vers le Continent Noir.

J'ai rouvert, tout à l'heure, mon vieil atlas de collégien. Au centre de l'Afrique, s'étale une tache large et blanche indiquant le vide, le mystère. Notre Algérie, les alentours du Cap et une mince bande sur le reste du littoral semblent seuls habités. Là seulement, des points noirs désignent des villes, des traits courts et serpentins marquent des amorces de fleuves. Au delà, plus rien. On songe aux vieilles cartes de géographie, avec un

bel ëcuftson dans l'angle de la gravure, et à leurs légendes latines qui fixent, d'un mot effrayant, les limites du monde connu. tMare ignorum /... Hic sunt leonesl... Ultima ThuUf...

Prenons maintenantledemieratlas d'Hachette.

Plus de désert central. Panout des rivières, des lacs, des forets, des montagnes. Le mystérieux continent a été pénétré de toutes parts. D'audacieux explorateurs, un apôtre, Livingstone, un aventurier, Stanley, bien d'autres après eux, ont violé sa solitude, lui ont arraché tous ses secrets.

Maintenant, ce sont les soldats d'Europe qui s'enfoncent dans les profonds espaces. Les canonnières remontent le fleuve; les fusils brillent sous la brousse; la poussière fauve du désert se soulève sous les sabots des attelages d'artillerie. Que leur apportons-nous, à ces4inges à voix humaine, fétichistes et cannibales, qui s'enfuient devant nos édaireurs? La civilisation, la lumière? Grands mots! Nous n'avons même plus TËvangile dans nos fourgons. En attendant, nous leur imposons le droit de la force, à ces demi-gorilles, et je crains bien que nous ne nous impadentions avant de pouvoir leur offrir les bienfaits de l'instruction laïque et obligatoire. Modérons désormais nos malédictions rétrospectives contre

Pîzarre au Pérou et contre Cortez au Mexique. Les Yankees, avant-garde du progrès, ne sont-ils pas, à cette heure même, en train d'anéantir les derniers Indiens ? Triomphe des lois de Darwin, après tout. Quels agents plus efficaces de sélection pour la race humaine que les paquets de mitraille et les feux de salve?

Cette pénétration de l'Afrique par les armes prouve, hélas I que l'Européen, le civilisé, conserve, intacts au fond de lui-même, les instincts nomades et guerriers de l'homme primitif, de celui que Frémiet nous montre dans sa belle statue du Jardin des Plantes, dansant de joie, sa hache de silex au poing, paré d'un collier de crocs de bêtes féroces et brandissant une tête d'ours fraîchement coupée. Mais quoi? l'histoire est monotone, et le prochain siècle pourrait bien assister à une chose horrible,— et peut-être nécessaire,— à l'extermination des fils de Cham.

C'est une scène épisodique de ce drame que, sans nous en douter, nous allons jouer à Mada. gascar. C'était écrit, comme disent les Musulmans; et nous n'avons plus qu'à saluer le drapeau qui part et à souhaiter à nos soldats victoire et t sainte. Pour la victoire, elle ne fait pas de doute; mais la fièvre et la dysenterie, voilà le revers de

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la médaille de ces guerres aux pays lointains^ dont les noms sauvages somienc si bien à la tribune, dans une phrase ronflante de ministre ou de député.

Il y a quatre ans, me trouvant à Alger, — encore une colonie, et à notre porte, et qui n'est pas trop prospère, et dont nous ferions peut-être mieux de nous occuper que d'aller combattre les Ho vas, — me trouvant donc à Alger, je vis entrer en rade un transport de FËtat, venant de l'Indo-Chine, qui rapatriait des soldats malades. Le navire avait un air sinistre. C'était une ancienne frégate à vapeur, transformée en hôpital flottant, naguère peinte en blanc, au départ, mais que la longue traversée avait écaillée, souillée, et qui semblait couverte de lèpre. Elienemouilla quepeu d'heures devant Alger, le temps de débarquer, discrètement, à la nuit close, ceux des malades qui n'avaient plus la force d'aller jusqu'à Toulon, afin de leur donner ce soulagement de mourir dans un lit, à l'hôpital du Dey.

J'étais là. La poitrine gonflée par l'angoisse, j'ai vu défiler les civières aux rideaux fermés. Il y en avait plus de vingt. Chacune contenait un agonisant. ^ »

C'est toujours hideux» les dessous de la guerre.

GUEURE LOINTAINE 3)9

Pourtant, j'ai songé alors que j'aurais eu le cœur rcLoins gros, si j'avais vu passer ce lugubre corrige, en France, le soir d'une bataille gagnée, a.^ec la flèche de Strasbourg à l'horizon.

29 novembre 18^4,

Pour une Mère en deuil

EPUis plus de deux ans que je cause librement avec le public, je ne l'ai jamais entretenu des nombreuses lettres que m'attirent mes causeries hebdomadaires. Presque toutes me montrent une sympathie qui m'est très précieuse, mais elles le font en des termes teb que le bon goût et la modestie m'interdisent de leur accorder la publicité qu'elles mériteraient quelquefois.

Par exemple, à propos de ma lettre au Tsar sur les Polonais de Sibérie, j'ai reçu, de tous les

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