POUR UNE MÈRE EN DEUIL
Il y a une vérité profonde dans ce beau vers de Lamartine :
Oublier, oublier I c*est le secret de vivre.
Car telle est l'infirmité de la nature humaine que toute douleur morale, qui demeurerait à l'état aigu, serait mortelle; et l'oubli est une loi fatale, mais bienfaisante. Cette loi, on ne peut pounant pas l'invoquer devant une mère qui pleure son enfant. Lui dire que le coup qui vient de la frapper n'est pas irréparable, c'est l'outrager.
Ne lui montrez pas d'autres femmes, jadis accablées du même malheur, dont l'âpre et violent désespoir se transforma lentement en chagrin profond, mais plus calme, puis dont le chagrin devint peu à peu une supportable tristesse, et qui, maintenant, ne gardent plus, pour le petit être disparu, qu'un souvenir mélancolique. La mère en deuil a horreur de ces molles âmes où tout s'eflface aussi facilement que les signes tracés avec le doigt sur une vitre, dans la buée d'une haleine. Dans son cœur à elle, l'image de son enfant est gravée, incrustée comme un nom sur le marbre d'un tombeau.
Ne parlez pas non plus à la désespérée de ses autres enfants. Quand elle les avait tous là,
244 ^^^ rRANC PARLER
ils étaient ^aux dans sa tendresse; mais il lui semble aujourd'hui que celui qu'elle n'a plus était le mieux aimé. Et si, dans le lugubre logis, elle pleure devant un berceau vide, n'essayez pas de lui donner l'espérance qu'un autre nouveau-né pourrait y dormir un jour, qu'un autre enfant pourrait venir, « revenir » plutôt, et que cet enfant, comme dans l'adorable fiction du poète, serait le cher mort ressuscité et lui murmurerait à l'oreille : < C'est moi, ne le dis pas. i»
La mère douloureuse repousse toutes ces chimères avec amertume. Les paroles de douceur qu'on lui adresse timidement sont pareilles à ces édaircies de ciel pur et de chaud soleil, qui, dans les pluvieux étés, ne font qu'amonceler des nuées plus sombres et préparer de pires orages. Comme Rachel dans la Bible, elle ne veut pas être consolée. Chaque heure de sa vie, lourde comme un coup de marteau, enfonce plus profondément en elle le clou de sa douleur. Non, elle n'oubliera pas, elle ne se résignera pas. Elle ne mourra pas non plus. La mort, le repos lui seraient si délicieux! Non, elle est pleine de force et sent qu'elle vivra longtemps encore pour pleurer et pour souffrir.
Vous voyez, mère de Lilî, que je mesure toute
POUK UNE MÈKB EN DEUIL 24f
rétendue de votre douleur. Mais — j'avoue mon impuissance — je n'ai pas d'opium moral pour Tengourdir.
Il en existe un, cependant, un seul, l'espoir en une autre vie, en un monde supérieur où l'on n'assistera plus à cette négation de la jusrice, car la mort d'un enfant dans les bras de sa mère, c'est la condamnation de l'innocence sous la forme la plus pure et la torture infligée à l'amour dans ce qu'il a de plus sublime. Oui, il existe, ce népenthès qui fait oublier tous les chagrins; il existe, à l'état de foi chez un grand nombre, à l'état de rêve persistant chez presque tous.
Félidtez-vous, maintenant, vous qui prétendez détruire toutes les croyances surnaturelles et tous les espoirs infinis, félicitez-vous et soyez fiers de votre œuvre. Il existe encore, ce remède à tous les maux, cet espoir en une existence meilleure; il pourrait calmer le supplice de la mère de Lili. Soyez satisfaits, esprits forts. La malheureuse femme n'y a même pas songé.
Je viens de relire sa lettre, j'y devine son caractère. C'est évidemment une créature très douce. Elle se plaint ; mais, en elle, nulle trace de colère contre la destinée, de révolte contre le Dieu cruel qui permet la mort des petits en-
fanes. Elle esc courageuse, elle se résigne, elle accepte sa souffrance. Elle sait qu'elle doit vivre pour le pauvre père donc elle sent, à ses côtés, la douleur silencieuse; pour les deux enfants qui lui restent, mais dont les caresses ne la consolent pas. Pourtant, tel est notre temps. Cette fenmie de devoir et de bonté, cette tendre mère s'est trouvée, un jour, face à face avec la Mort sous l'apparence de son enfant adorée, et elle n'a pas un instant pensé à la vie éternelle. Au fond de l'étroit cercueil, elle a baisé pour la dernière fois le front de sa petite fille, immobile et glacé parmi les fleurs, et elle a cru, sincèrement, que c'était fini pour toujours.
N'est-ce pas que c'est extraordinaire ?
Ohl ne prenez pas ces paroles pour un reproche, pauvre mère de Lili. Je n'ai le droit d'en faire à personne, et, moi qui ose prononcer devant vous les mots de foi et d'espérance, je ne suis chrétien que de cœur, spiricualiste que de sentiment. Mais, au nom de la pidé que m'inspire le cœur sanglant et déchiré que vous me montrez avec tant de confiance naïve, je vous le dis. Le bonheur et la justice n'existent pas et n'existeront jamais dans un monde où les enfants meurent $ans autre raison que de mettre les mères
POUK UNB MtRB CN DEUIL 247
au désespoir, et c'est ailleurs qu'il vous faut chercher une consolation.
Ailleurs! Je ne sais où! Mais là peut-être ou est, à présent, celle que, par instinct maternel, vous appelez votre ange. Est-elle un ange? Non. Les anges possèdent, dit-on, le bonheur absolu, et vous ne sauriez imaginer votre petite Lili parfaitement heureuse loin de vous. Supposez plutôt qu'elle vous attend, mais sans souffrir de la séparation, plongée, par exemple, dans un calme et doux sommeil d'où votre baiser aura seul le pouvoir de la tirer un jour.
Oui, un poète peut faire ce rêve idéal. La mort ne serait qu'un exil; et les mères en deuil, les mères crucifiées de douleur auraient, plus tard, cette compensation de retrouver leur enfant tel qu'il était quand elles l'ont perdu. On le leur rendrait pour toujours. Quelle étreinte! Et ce serait la récompense de tant de souvenirs pieusement gardés, de tant de larmes répandues sur des tombes fidèlement fleuries!
Oh! quelle douceur, quel rafraîchissement pour vous, pauvre femme, d'oublier les iniquités de la vie d'en bas, d'espérer en un Juge réparateur par qui votre enfant doit vous être rendue et de penser à votre chère petite, comme si elle
n'était pas mortel Ce$ pensées-là s'appellent des prières. Priez ainsi ! Toutes les prières sont bonnes, car toutes elles partent du cœur et montent dans l'infini. Dites celles que votre mère vous fit apprendre jadis; dites-les dans une église pareille à celle où l'on vous menait quand vous étiez petite. Adressez-les au mystère qui vous environne, et qui est Dieu! Qu'elles s'envolent à travers l'immensité du firmament constellé, et qu'elles aillent, vos prières maternelles, bercer, plus doucement qu'un chant de nourrice, le sommeil de votre Lili bien-aimée dans une de ces innombrables étoiles!
6 décembre 1894»
Fétichisme
!'est un tic, chez moi, si vous voulez, mais, de temps en temps, j'éprouve le besoin de parler du Grand Napoléon.
Je ne désire pas, pour cela, croyez-le bien, voir recommencer les guerres de l'Empire. Non, mais que voulez-vous? Le souvenir de cette glorieuse époque me console un peu de l'histoire contemporaine. Plus nous allons, moins je les trouve brillantes, nos annales. Je ne sais dans quel esprit seront rédigés les futurs manuels du baccalauréat. Cependant, quand on y rencontrera, par exemple, après la chute de Grévy et le trafic du ruban
3fO MON FRANC PARLER
rouge, la question traditionnelle : € Qu'arrivat-il ensuite? » et qu'on verra défiler les scandales du Panama, les crimes anarchistes, l'assassinat de Camot, et, plus récemment, quelque menus épisodes de haute trahison et de chantage, — dites tout ce que vous voudrez, — on sera bien forcé de reconnaître que Marengo, Austerlitz, léna et Wagram sont des événements plus présentables et dont les noms sonnent moins désagréablement aux oreilles françaises.
Nous sommes, je le sais bien, au pays des girouettes. Tenez. On m'assure que, l'autre jour, au Chat-Noir, les plaisanteries contre les politiciens ont été froidement accueillies. Grand Dieu ! Reviendrions-nous au respect de ce joli monde? Et qui sait si, maintenant, les héroïques silhouettes de Caran d'Ache retrouveraient leur ancien succès?
Qu'on me permette, du moins, de rester fidèle à l'Épopée. Une victoire électorale — si j'en crois les derniers échos de la cour d'assises de Toulouse, cela ressemble beaucoup à une partie de bonneteau — me paraîtra toujours très inférieure à une journée comme celle de Montenotte ou des Pyramides. C'est même un écœurement pour moi d'entendre constamment appliquer des métaphores guerrières aux petits hommes et aux
FÉTICHISME 3p
3asses œuvres de la politique. La a: discipline républicaine », les ce soldats de la démocratie }», les ec vétérans de nos luttes i», etc., quels clichés nauséabonds I
La vérité, voyez-vous, c'est qu'il y a deux courages, bien distincts. Le premier, le courage militaire, est suffisamment connu. Il consiste à empoigner le drapeau delà 32^ demi-brigade, et à s'élancer sur le pont d' Arcole à la tête des grenadiers, à travers une grêle horizontale de baUes et de mitraille. Le second, le courage parlementaire, se manifeste tout différemment. On en fait preuve, par exemple, en montrant le poing à ce pauvre zéro sans chiffre de Boulanger, et en l'accusant de concussion pour quelques malheureux cigares, alors qu'on figure secrètement soi-même sur la liste des 104 et qu'on a bel et bien bu et digéré depuis longtemps, comme les € camaros d, son petit pot-de-vin.
Le langage populaire désigne ces deux sortes d'intrépidité par deux locutions spéciales ; et cette phrase : c II n'a pas froid aux yeux 9, ne signifie pas précisément la même chose que : a II a un rude toupet 1». Or, nous sommes tellement démo* ralisés que nous en arrivons à ne plus sentir cette nuance. Combien de fois, devant un coquin qui
2p MON FRANC PARLER
se carre dans sa mauvaise réputation et porte beau sous l'infamie, n'avez-vous pas entendu dire : < Il est crâne... Il a de l'estomac... s ? Excusez un esprit arriéré. Je n'admire point les cyniques. Vous me demandez pourquoi je reviens volontiers aux gloires du Premier Empire? C'est pour oublier unt d'impudents triomphes que nous avons sous les yeux.
A bas les effrontés ! Vivent les braves!
Il parait, du reste, que nous sommes assez nombreux à penser de même et à nous rappeler, avec un regret nostalgique, l'Épopée impériale; car les livres continuent à se multiplier qui l'évoquent en l'exaltant. En voici deux que je vous signale tout d'abord, un roman et un drame.
Dans V Enfant perdu, M. Gustave Toudouze nous offre, sous la forme d'un entraînant récit, quelques épisodes très pathétiques de la Campagne de France; et le grand drame historique de M. Edouard Noël, les Cent Jours, nous montre une fois de plus, en une fresque largement brossée, le prodigieux retour du météore napoléonien, surgissant des flots bleus du golfe Juan, enflammant une dernière fois le ciel de France, et retombant, pour s'y éteindre, dans la plaine sanglante de Waterloo.