‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 40 sur 60 · FÉTICHISME · texte numérisé non relu

FÉTICHISME

J'ai savouré ces deux lectures — vous n'en doutez pas — avec les sentiments d'un grognard de la Vieille Garde, d'un brigand de la Loire. Mais c'est surtout le livre de M. Armand Dayot, S^Qipoléon raconté par r image, quia fait se hérisser de satisfaction le bonnet à poils que j'ai dans le cœur.

Cet ouvrage, comme son titre l'indique, est un recueil, accompagné d'un texte excellent, de ce qu'on peut choisir de plus remarquable, d'essentiel, dans l'énorme iconographie napoléonienne. Je résisterai au plaisir de feuilleter avec vous cet in*quarto de cinq cents pages, criblé de gravures. Car je méconnais. J'éprouverais devantles David, les Gros, les Raffet, les Meissonier, de si violents transpons d'enthousiasme, et je serais empoigné, en présence des abjectes caricatures datant de la Restauration, par de telles colères épileptiformes, que cet anicle atteindrait des dimensions démesurées et que le metteur en pages du Journal ne saurait plus où loger les annonces et le cours de la Bourse.

Arrêtons-nous seulement, s'il vous plaît, au curieux chapitre où M. Armand Dayot énumère les objets usuels qui ont revêtu la forme plus ou moins reconnaissable de Napoléon. Ils sont in-

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nombrables. Napoléon a été bouteille, pichet à cidre, encrier, enseigne de boutique, chandelier, flacon à odeurs, pot à tabac, pendule, moule à gaufres, blouse de billard, embrasse de rideau, assiette, plaque de cheminée, pincettes, etc. Il y a des Napoléon-porte-montre, des Napoléon-sonnette, des Napoléon-toumebroche, des Napoléoncure^pipe, des Napoléon-veilleuse, des Napoléonthermomètre, etc., etc.

C'est avec une sorte de stupéfacdon que j'ai parcouru ces listes interminables, que j'ai consi-. déré les estampes où sont représentés les spéci* mens les plus bizarres des objets en question.

Dieu sait si j'admire l'Empereur I Je suis pourtant forcé de convenir que ces singuliers symboles — je ne dirai pas de sa gloire, mais du culte que lui vouèrent la plupart de ses contemporains — ont quelque chose de déconcertant et inspirent d'assez tristes réflexions sur la raison humaine. Il y a ici, positivement, du fétichisme. L'officier en demi-solde qui ne pouvait fumer que dans une pipe offrant le profil de son César, le vétéran de la Grande Armée qui ne prenait sa prise que dans une tabatière ressemblant au Petit Chapeau, étaient, dans toute la force du terme, des idolâtres.

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Et ne faisons pas les malins; ne nous hâcons pas de déclarer que nous sommes désormais incapables de pareils enfantillages. Allez, l'homme est toujours le même, et rien de tout cela n'es t fini. J'ai vu, quand j'étais petit, des chenets surmontés d'un double buste de Béranger, que de naïfs admirateurs plaçaient dans leur cheminée, ainsi que des dieux pénates. La religion des fourneaux de pipe est surtout digne d'attention. Dans ma jeunesse, les ennemis du second Empire ne culottaient que des images sédideuses. On a fumé cour à tour alors dans des Barbes, dans des Raspail, dans des Garibaldi, dans des Victor Hugo, dans des Rochefort.

Plus récemment, nous avons encore vu s'installer, pour peu de temps, il est vrai, quelques dieux inférieurs. Supposez notre civilisation détruite, tout entière et depuis longtemps, par un cataclysme. Mais voici qu'on retrouve un flacon de la liqueur du Bon Patriote représentant M. Thiers, un bout de brûle-gueule orné de la puissante face de Gambetta. On les prendra, n'en doutez pas, pour des divinités; on cherchera le sens mystérieux de leurs attributs, des lunettes du périt homme, de l'œil trop saillant du gros tribun.

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Insensés qui rêvez une popularité durable, ne demandez pas qu'on vous érige des statues ; on les déboulonne. Souhaitez plutôt de vous survivre en tête de pipe ou en bouteille d'apéritif.

L'été dernier, passant devant un cabaret de village, j'ai vu, dans la vitrine, un vieux flacon oublié, couvert de poussière, lamentable, dont la forme rappelait vaguement le < brav' général 9. L'étiquette, rongée de poussière, souillée par les mouches, portait cette inscription mélancolique :

< Guignolet Boulanger ».

Il fut aussi, celui-là, — et c'était hier, — un fériche, un dieu lare. Et même, on ne sait pas bien encore au juste pourquoi. Dans un bourg perdu de la Basse-Normandie, j'ai trouvé, naguère, son portrait.' Un chromo I Peinturluré, encadré, superbel Cela valait au moins trente sous, et j'étais dans la chaumière d'un très pauvre paysan. Et, comme je l'interrogeais sur l'objet de son culte :

< Ohl celui-là, me répondit-il, c'est lui qui chassera les Prussiens, à qui Jules Ferry nous a vendus. >

Eh bieni franchement, férichisme pour fétichisme, j'aime mieux celui du Grand Empereur, de celui que Barrés appelle, par une expression si fone, le plus grand a: professeur d'énergie 9

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du naonde. Chez Napoléon, au moins, il y a vrairaent du héros, du demi-dieu. D'ailleurs, je ne ra'en cache pas, il fait partie de ma mythologie personnelle.

En fermant le magnifique recueil de M. Armand Dayot, je me répète donc que l'homme est un animal religieux, j'ajouterai même superstitieux et idolâtre. Toutes les sonneries de téléphone n'y changeront rien. Ce cycliste qui passe, très moderne sous sa casquette de jockey, a le cerveau construit de la même façon qu'un Assyrien de la nuit des temps, adorateur d'un taureau à face humaine et coiffé d'une mitre. Franc-maçon, mon ami, tu as bien tort de hausser les épaules en voyant cette dévote glisser sous sa guimpe un scapulaire où flamboie le Sacré Cœur de Jésus; car, l'autre jour, on m'a montré une image anarchiste à la gloire du Christ Ravachol.

19 décembre 18^4.

Un Anarchiste

J N jeuntvédzcteurde la Cocarde, M. Max Buhr, esc venu, l'autre jour, me prier de demander, la plume à la main, la libération conditionnelle de Jean Grave, condamné à deux ans de prison pour son livre, la Saciété mourante et Voinarchie. L'écrivain a déjà subi plus de la moitié de sa peine et, si on lui faisait grâce du reste, il n'obtiendrait qu'une faveur médiocre et qui est d'usage, parait-il, en matière de délits de presse.

La démarche, je l'avoue, m'a d'abord un peu surpris. Quelle singulière idée des'adresser à moi,

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espèce de socialiste sentimental, un peu sceptique, pas mal réactionnaire au fond, partisan du bon Dieu et du drapeau, qui ne crois point du tout que toutes les libertés soient bonnes, admirateur passionné du Petit Caporal, mais qui m'accommoderais très bien du roi d'Yvetot, et même d'une tyrannie moins paternelle, pourvu qu'elle fût bien française, et qui ai vingt fois en toutes lettres exprimé mon horreur pour les crimes anarchistes et ma stupéfaction devant l'imbécillité des théories qui les inspirent!

Mais voilà. On me sait bonhomme. Et puis, il m'est arrivé de dire, avec une candeur dont s'étonnent mes cinquante-deux ans, que, si je considérais comme des aliénés très dangereux ceux qui veulent détruire la société de fond en comble, elle ne m' apparaissait pas pour cela comme le paradis sur terre. J'ai reculé de dégoût et de pitié devant la tête coupée de Vaillant, dont la tentative de massacre avait, en somme, avorté; et j'ai trouvé que la justice, si bonne personne pour les voleurs influents, avait eu, ce jour-là, la main bien lourde.

Ce sont, je le crois, ces imprudences pourtant anodines qui m'ont valu la visite de M. Max Buhr.

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Il ne m'a pas déplu, ce jeune homme. D'abord, il esc gentil garçon, et sa physionomie sérieuse et douce m'a laissé une bonne impression. De plus, c'est un sentiment généreux et naïf qui l'a poussé à faire cette démarche, et je me reprocherais, toute réflexion faite, delà laisser sans résultat.

Causons donc un peu, non de Jean Grave, que je ne connais point, mais de son livre, que j'ai lu.

Je ne l'ai lu — cela va sans dire — que depuis qu'il est interdit, tant est vivace le désir du fruit défendu, qui me faisait cacher dans mon pupitre, jadis, quand j'étais petit employé, un exemplaire des Tropos de Labienus. Ces fameux Tropos, autant qu'il m'en souvienne, étaient d'une rhétorique assez inférieure. Pas plus que l'admirable et injuste lyrisme des Châtiments et que les ironies au vitriol de la Lanterne, ils n'ont, à mon humble avis, sérieusement contribué à renverser le second Empire, lequel ne succomba, au lendemain d'un plébiscite triomphal, que par la vertu de douze cent mille baïonnettes allemandes. Ne l'oublions jamais.

Si la forme actuelle du gouvernement doit un jour disparaître et faire place à un état — fatalement provisoire et même très court — de désordre et d'anarchie, ce ne sera — j'en ai grand*-

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