LB CHANT DU ROSSIGNOL I
haut du grand sapin, la tourterelle encore une fois roucoule. Le brave sifflet d'un merle, le gai guilleri d'un pinson brusquement se sont éteints; et il y a même, en leurs notes joyeuses, comme une tristesse d'adieu. Sous un buisson, le babillage d'une fauvette s'endort, s'est endormi. L'air fraîchit. Dans l'azur plus foncé, les planètes jettent des feux de diamants. Quel calme!
Alors, dans le silence enchanté, dans la nuit enfin venue, dans la fraîcheur et dans les parfums, — tout seul, pour la gloire de son nid et de ses amours, solennellement, — // prélude.
Ce sont des notes longuement poussées, à la fois tendres et douloureuses, ayant la langueur angoissante d'une plainte et l'ardente profondeur d'un soupir. Elles se succèdent, se liant sans se confondre, comme la rhythmique harmonie des lames, par un temps très pur. Puis, tout à coup, à plein gosier, pris d'ivresse et de génie, il chante, il laisse déborder son âme en folles mélodies, l'oiseau du bois sauvage, le sublime virtuose des nuits de printe^ipsl...
Qui me parle de la Parti? J'étais à ses débuts, dans le 'Barbier; j'entends encore sa voix de cristal, limpide et légère, comme l'éclat de rire d'un enfant. Et je retrouve aussi, par un effort de mé-
moire, la jouissance aiguë, presque émouvante, que m'a donnée le contre-fa de la Nillsonn, toute jeune, dans la Flûte enchantée.
C'était admirable, certes! Mais la voix des cantatrices n'avait à emplir qu'un théâtre clos et couvert, qu'un espace restreint. Le rossignol, lui, chante en plein air, et rien n'égale l'intensité, la puissance de ses merveilleuses vocalises. L'autre fois, par ce paisible soir de juin, il s'est vraiment surpassé. On eût dit que toute la nature était charmée par lui. La majestueuse immobilité des grands arbres paraissait attentive, et les astres grossissants semblaient se rapprocher pour mieux l'entendre.
Vous connaissez la jolie légende allemande, qui raconte qu'un moine resta pendant cent ans, assis sous un chêne, à écouter un rossignol. N'ai-je pas éprouvé, l'autre soir, les sensations du moine de la légende? Merci, petit oiseau à qui je dois un instant d'extase!
Car la vie est triste. A chaque pas, la réalité nous heurte et nous blesse, nous parle d'égoïsme et de misère. Chante, rossignol, chante! Enivremoi de rêve et de musique. Permets-moi d'oublier, en cette heure printanière et nocturne, que les lois de la nature sont impitoyables. Rappelle-
LE CHANT DU KOSSIGNOL If
moi que, dans la malheureuse humanité, presque tous, cotnme toi, ont connu, au moins pendant quelques mois de mai, la joie d'aimer, la chaleur du nid, et qu'ils ont éprouvé Témodon sacrée dont est pénétré mon cœur de vieux sentimental, en écoutant ton chant d'amour monter éperdument vers les cieux!
14 juin 18^4,
Béranger
N 18^7, — j'avais quinze ans, — je vis passer, sur le boulevard du Temple, le cercueil de Béranger.
Le chansonnier allait rejoindre au Père-Lachaise son ami, le tribun Manuel, qui Tattendaic là depuis trente années. Dans cette circonstance, le gouvernement impérial avait craint des manifestations, des troubles, et, pour les prévenir, il avait décidé — ce qui était assez adroit — que la garnison de Paris assisterait aux obsèques du poète national. La cérémonie n'en fut que plus touchante et plus imposante. Suivi d'une foule