‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 5 sur 60 · BÉRANGER I · texte numérisé non relu

BÉRANGER I

profondément émue, le char funèbre marcha vers le cimetière parmi les commandements militaires et les armes frémissantes; et cette pompe guerrière, qui n^était d'abord qu'une précaution, devint un hommage. Où l'armée fut-elle jamais plus à sa place et mieux dans son rôle que ce jour-là, quand elle rendit les suprêmes honneurs au chansonnier lyrique qui avait si ardemment aimé la France, qui en avait exalté la gloire et l'avait consolée dans ses malheurs ?

Béranger mourut en pleine popularité. La veille encore, les cœurs palpitaient doucement, les visages s'animaient d'un bienveillant sourire au passage de ce vieillard en chapeau de quaker; et sur le revers de sa longue lévite, tous les yeux cherchaient la boutonnière ornée d'une simple fleur ou même la fameuse reprise, dont il avait dit avec tant de grâce :

Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage.

Pour aucun de ses favoris, jamais le peuple n'avait gardé si longtemps une admirarion plus tendre et plus fidèle.

Mais, la tombe du poète à peine fermée, une réacrion éclata contre lui, féroce, impitoyable. Ce furent les républicains qui la provoquèrent.

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Comme les Souvenirs du Teuple n'avaient pas nui, évidemment, à la propagande bonapartiste, Béranger fut déclaré malfaiteur politique. On oublia qu'il avait souffert pour la liberté, et qu'il avait, après le triomphe, refusé toute récompense. Son manque d'ambition fiit qualifié de lâcheté, son désintéressement d'hypocrisie. On nia jusqu'à ses venus privées, jusqu'à sa bienfaisance, sa modestie incontestables. Il ne fut plus qu'un faux bonhomme. Parce qu'il y a, dans son œuvre, quelques pages d'une licence excessive, — mais quoi! ce sont des chansons, — on le représenta comme un pomographe, iln corrupteur de la jeunesse. Quant au talent du poète, il fut démoli de fond en comble. Dans celui que, naguère, on appelait l'Horace français, on ne trouva plus que prose rimée, que rhétorique passée de mode. Ce fut un effondrement. On accabla, on ensevelit la renommée de l'homme et de l'écrivain sous le dédain et sous les injures. Quelques années après, on ne prononçait plus le nom de Béranger — et très rarement — qu'avec un haussement d'épaules.

J'avoue que, sur le compte de Béranger, j'ai été, jadis, influencé, tout comme un autre, par l'atmosphère ambiante. Assurément, je ne lui

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faisais point un crime de n'avoir pas prévu le Deux Décembre; mais, d'abord, je ne trouvais pas très injuste que, s'étant servi de Tépée, il eût péri par Fépée, et que la-politique, cause de son succès, fût aussi celle de sa décadence. Et puis, au point de vue littéraire, je dois m'accuser aussi de n'avoir pas été toujours assez respectueux envers lui. Il ne faudrait même pas me trop pousser, encore aujourd'hui, pour me faire dire qu'il y a, dans son œuvre, beaucoup de bois mort, que sa forme est souvent plate et que son lyrisme manque de souffle.

Néanmoins, depuis quelque temps, mes petites idées sur le bonhomme se sont beaucoup modifiées, et tout à fait en sa faveur. En vieillissant, du fond de ma mémoire, quelques-uns de ses couplets ont jailli, de ceux qu'on chantait autour de moi, quand j'étais gamin, et beaucoup m'ont semblé charmants. J'ai rouvert son livre et j'ai reconnu que beaucoup de ses brèves compositions étaient tout simplement parfaites.

Quelle spirituelle malice dans h Hpi d'Tvetot et dans le 'Bon Vieul Amoureux dont blanchissent les tempes et qui serrez contre votre coeur le bras d'une jeune amie, — répondez firanchement, — • pouvez-vous lui réciter tout haut la Bonne Vieille

sans que votre voix soie troublée par l'émotion? Et 5avez-vous bien aussi que dans le Vieux Caporal il y a tout un drame, et des plus pathétiques, des plus poignants?

Attention I m'étais-je dit alors. Dans cet oublié, dans ce renié, il y a un poète tout de même, un poète de nature et d'instinct. Oui, par-ci parlà, la langue, les images ont vieilli. Mais, tous, nous sommes de notre temps, nous en acceptons plus ou moins les habitudes de style et de pensée. C'est ainsi chez les grands, chez les classiques. On rencontre de la fade galanterie dans le divin Racine. Est-ce que certaines périphrases ridicules empêchent Chateaubriand d'être le père de la littérature moderne? Qui oserait soutenir que la boursouflure romantique n'est pas un peu surannée? Allez! pour tous les tortillages de c récriture artiste », sonnera aussi — et bientôt — l'heure de la désuétude. Voyez tous ces portraits d'aïeules, les unes en paniers, les autres en manches à gigot. Ne distinguez-vous pas, pourtant, du premier coup d'œil, celles qui sont, pour de bon, belles ou jolies ?

Autre chose. Dans un modeste café-concert, près de la tour Saint-Jacques, on chante, tous les vendredis soirs, des chansons d'autrefois. Ce ne

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