UN ANARCHISTE
pas à juger leurs moyens d'action révolutionnaire. Mais, visiblement, le malheureux utopiste esc au bout de son rouleau. Il n'a pas — et je l'en félicite — - d'atroce dilettantisme; il n'admire pas le ce beau geste 3>. Id, je reconnais, dans Jean Grave, un personnage que nous rencontrons à chaque pas dans la société moderne, l'homme du peuple qui s'est instruit trop tard et sans méthode, qui s'est indigéré de lecture, bourré d'idées fausses ou mal comprises, qui s'enflamme alors d'enthousiasme pour une théorie, mais qui, quand cette théorie l'amène en présence du crime, s'arrête et sent protester en lui son fonds de jugement et de sensibilité.
La publication de la Société mourante est antérieure aux attentats anarchistes et je voudrais espérer qu'ils ont suggéré à son auteur quelques réflexions salutaires. Dans tous les cas, je suis persuadé que ce livre a dû paraître fade aux lanceurs de bombes et aux massacreurs d'innocents, en admettant qu'ils l'aient lu, et ils n'y ont certainement pas puisé leurs abominables résolutions. Il faut que M. Jean Grave en prenne son parti, il doit passer, dans l'avant-garde de l'anarchie, pour un idéologue inofTensif, je dirais presque un bourgeois.
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Et, sincèrement, il n'est qu'un théoricien. Sa doctrine est absurde, selon moi, mais mon opinion importe peu; et je trouve tout à fait injuste qu*on le traite avec une rigueur exceptionnelle.
Oui ou non, la date du 14 Juillet a-t-elle été adoptée par la République pour célébrer la fète nationale? Alors, comment se fait-il qu'on embastille encore un homme pour avoir écrit un livre, comme sous le règne de Louis XV, le Bien- Aimé?
Je demande la mise en liberté de Jean Grave.
La bourgeoisie, issue de 1789, et, sous diverses édquettes, toute^puissante depuis un siècle, devrait cependant faire un peu son examen de conscience et se demander si elle n'est pas responsable des poussées d'en bas qui la menacent et qui la jettent, depuis quelque temps surtout, dans l'épouvante et dans la réacrion. Pour ma part, je considère la liberté absolue comme la plus décevante de toutes les chimères, et je crois que l'homme, sous peine de retomber dans l'état de barbarie, doit admettre le principe d'autorité. Mais le pouvoir n'est respectable que s'il s'exerce dans un ferme et constant esprit d'humanité, de fraternité, de justice. C'est pour avoir méconnu ce devoir que tant de gouvernements ont été
UN ANARCHISTB 36^
brisés tour à tour et que la démocratie actuelle est si misérable et si troublée. Car quel homme de bonne foi oserait soutenir que les classiques balances de Thémis sont égales pour tous, et qu'un sacrifice sérieux, un seul, a été tenté en faveur des déshérités? Sachant que, depuis longtemps déjà, le peuple ne lève plus les yeux vers un ciel d'où s'est, hélas! envolée Tespérance, on Fa endormi tant qu'on a pu par des rêves et des promesses. Mais voici qu'il se réveille et qu'il promène un regard effrayant sur les iniquités qui l'entourent.
En vérité, l'heure est formidable. Est-ce en cachant un malheureux livre, en tenant captif un rêveur, qu'on se flatte de rendre le calme et la résignation aux désespérés?
Nos puissants du jour feraient peut-être mieux de la lire, cette Société mourante de Jean Grave. Elle leur serait un avertissement. Car, dans ces pages que, par tempérament, par éducation, je jugeais tout à l'heure trop sévèrement peut-être, édncellent pourtant des vérités, non pas neuves, mais éternelles, et qu'il est bon de rappeler sans cesse aux privilégiés de ce monde.
Jean Grave — moins que ce terrible et infarile Drumont, mais à peu près pour les mêmes
causes — me fait penser à l'homme qui courait autour des murs de Jérusalem en criant : 4l Malheur sur la ville! » et son livre confiis et chaotique est traversé par des éclairs de prophétie.
On n'étouffe pas ces voix-là. Vainement Hérode^Antipas avait fait descendre Jean-Baptiste dans un cul de basse-fosse. On entendait toujours monter la voix menaçante du Mangeur de sauterelles.
En parcourant le livre de Jean Grave, comme en lisant certains ardcles d'Edouard Drumont, il me semble que le Précurseur est encore au fond de son puits, et que sa malédiction monte vers tous les égoïstes, vers tous les jouisseurs, vers tous les hommes d'argent, vers tous les politiciens pleins de phrases et de mensonges.
c Malheur à vous, Pharisiens et Saducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales retentissantes! »
20 décembre 1894.
Un Traître
'^ÉTAiT donc vrai?
Jusqu'au dernier moment, j'ai voulu douter de cette chose monstrueuse. Ce n'était pourtant guère possible. Comment pouvait-on croire que les chefs de l'armée eussent traduit devant un conseil de guerre, je ne dirai pas sur un simple soupçon, ni même sur des présomptions graves, mais sans une preuve accablante, positive, un officier français, en l'accusant d'un tel crime? L'espérance que cet homme ne fût pas coupable était bien précaire, bien chédve,
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certes. Néanmoins Jel'ai conservée jusqu'au bout, car, dès qu'il a été seulement question de cette abomination, un grand frisson m'a traversé le cœur, et il m'a semblé que les couleurs du drapeau avaient p&li.
Mais maintenant, c'est fini. Le doute n'est plus permis, malgré le huis clos diplomatique. Sept intègres soldats, sept consciences inflexibles ont prononcé le jugement; et le colonel-président, k qui il a fallu, j'en suis sûr, un terrible courage pour que le papier ne tremblât pas dans sa main, ni l'aigrette sur sa tête, a lu la sentence.
C'est épouvantable, mais c'est ainsi. Un officier d'élite, un capitaine des armes savantes, admis dans le conseil secret de la défense nationale, a livré nos plans à l'ennemi.
Ce monstre existe.
En vérité, l'on éprouve, à cette révélation, un étourdissement d'horreur.
On avait dit à ce jeune homme : c Des bandits sont là qui veulent violer ta mère; mais la demeure est fermée à triple tour, et tu veilleras devant la porte. » Alors, proxénète effroyable, il a pris l'empreinte de la porte, il a forgé une clef. Puis il est allé trouver ceux qui rôdaient autour de la maison de famille, il leur a donné cette