UN TRAÎTRE 27I
du traître, que nous crachions cous dessus l'un après l'autre I
Je devine votre honnête indignation, braves gens du Conseil de guerre, quand vous avez jeté loin de vous ce Code où la mort n'est pas inscrite pour punir un pareil forfait. Mais non, il vaut mieux peut-être que ce misérable vive. Il y a des cachots où les pierres lui crieront qu'elles sont moins dures que son cœur; il y a des bagnes où les voleurs et les meurtriers se détourneront de dégoût sur son passage et se le montreront avec horreur, en murmurant : « C'est lui 1 3>. .
Mais calmons notre fureur. Consolons-nous en longeant qu'un tel monstre n'était pas né depuis Judas, et que cet être abject ne peut plus nuire, et que son crime fut imbécile et vain.
Et vous, bien-aimés soldats de France, soyez consolés dans vos tristesses. Car, devant l'immense émotion dont a tressailli le pays tout ender à la pensée qu'on vous trahissait, vous avez mieux senti combien vous étiez son amour et son espérance. Non, vous ne serez pas troublés dans votre auguste devoir. Non, il n'est pas vrai — jurezle! — que vos cœurs vopt défaillir et vos résolutions se décourager.
373 MON FRANC PAKLBR
Chers enfants de la Patrie, voyez toutes les gloires du passé vous rassurer sur l'avenir. Accourez de tous les points du ciel, victoires aux ailes d'or ! Surgissez, héroïques ancêtres ! Guerriers chevelus de Tolbiac, géants de fer de Bouvines et de Marignan, gentilshommes en dentelles de Fontenoy, Mayençais en guenilles, impassibles grenadiers d'Eylau, chasseurs de Sidi-Brahim, zouaves de MalakoiTet de Magenta! Flottez sur nos fronts, drapeaux de notre admirable histoire, oriflamme de Saint Louis, bannière de Jeanne d'Arc, étendard fleurdelysé du Béarnais, loque tricolore des bataillons en sabots, aigles de l'Épopée I Planez sur nos soldats, bénissez-les, exaltez-les ! Et si l'acte monstrueux — mais unique — de ce scélérat a fait une tache au drapeau, qu'elle soit aussitôt lavée par leurs larmes d'enthousiasme et d'amour pour la France!
2j die$mhre 1894.
Le Chat de l'Odéon
'oMME voici mon dernier article pour 1894, je commence par vous la souhaiter a bonne et heureuse i>, selon Tantique formule. Que l'an prochain vous soit clément, lecteurs et lectrices du Journal, et à moi aussi. Je vous souhaite, bien entendu, des jours filés d'or et de soie et je ne vous demande en échange que vos vœux pour ma santé, toujours chétive. Car, dans ce moment-ci, j'ai besoin de toute mon activité afin de diriger les études de mon drame. Tour la Couronne, dont la première
représenadon aura lieu dans le courant du mois de janvier prochain.
Ce drame, en dnq actes et — circonstance aggravante — en vers de douze syllabes, fut écrit par votre serviteur, il y aura bientôt huit ans. Tenez-vous beaucoup à ce que je vous raconte pourquoi ce manuscrit est si longtemps resté dans son canon, cet cours» dans sa caverne? Veuillez m'en dispenser. Si je vous disais que tous les théâtres de Paris se le disputaient et que je n'ai été arrêté que par l'embarras du choix, vous ne me croiriez pas plus que vous n'ajoutez foi — je l'espère, du moins — aux promesses des honunes politiques. D'un autre côté, vous trouveriez sans doute inélégant que je me plaignisse et que je récriminasse. HeinI Avec quelle facilité je manie l'imparfait du subjonctif I
D'ailleurs, je n'ai pas la moindre envie de me plaindre et de récriminer. Tout au contraire. Je constate aujourd'hui combien est sage le pro* verbe: c Tout vient à pointa qui sait attendre ]». Jouée plus tôt et dans d'autres condirions, mon œuvre n'eût très probablement pas réuni le concours de bonnes volontés qui l'entoure^ à l'heure qu'il est, dans le théâtre de mes débuts, dans mon cher et vieil Odéon*
LB CHAT Dt l'oDÉON 27f
En vérité, je suis, pour Tinscant, le plus heureux des auteurs dramatiques. Directeurs, artistes, tous, jusqu'aux plus humbles auxiliaires de cette grosse affaire qu'est la mise en scène d'un drame en cinq actes, rivalisent d'effort, de zèle, de dévouement. Aussi, le caprice me vient de vous parler un peu de tout ce monde-là, ne serait-ce que pour exprimer la reconnaissance dont je suis pénétré.
Je vous présente d'abord Marck et Desbeaux, les deux Emile. Directeurs de TAge d'Or! Non seulement leur loyauté est parfaite et, quand ils vous ont dit oui, c'est oui, chose extrêmement rare au théâtre, où tout est un peu faux, même l'heure qu'il est, puisque, quand votre bulletin de répétirion indique midi, cela signifie midi un quart, — non seulement, dis-je, Marck et Desbeaux sont les plus braves gens du monde, mais ils possèdent de plus cette vertu, — presque introuvable chez les entrepreneurs de spectacles, •— la confiance.
Je sais bien que c'est un méder de joueur et qu'un imprésario qui monte une pièce éprouve à peu près les sensations d'un clubman qui prend la main au baccara. Mais, en général, ces mes* sieurs n'ont pas à! estomac. Tel ouvrage, reçu
2y6 MON FRANC PAILLER
naguère avec enchousiasme, leur paraît, coûta coup, très douteux et plein de périls. Ils ont l'air de se dire : c Faut-il tirer à dnq? 9 Alors ils demandent des changements à l'auteur déconcerté, prétendent bouleverser l'oeuvre où le pauvre homme a fait de son mieux, ont des inspirations, des coups de génie, souvent désastreux. En vérité, ce sont les personnes de l'humeur la plus inégale, de l'esprit le plus changeant. Presque tous sont supersdtieux. A l'un d'eux, qui me demandait un jour, le front soucieux, pendant le travail de préparation d'une de mes pièces : c Ferons-nous de l'argent? 9 j'ai conseillé, sans rire, de consulter une somnambule; et je crois bien qu'il y est allé.
Tout autres sont Marck et Desbeaux- Ils savent bien, parbleu I qu'il y a de bonnes pièces qui tombent et de médiocres qui réussissent; mais ils ont trop d'intelligence et déraison pour chercher à prévoir ou à corriger le hasard. Ils ont reçu une pièce. Tout est dit. Us y mettent tous leurs soins, font ce qu'ils peuvent pour qu'elle se présente devant le public le plus avantageusement possible, et cela avec un touchant respect de la pensée de l'auteur et sans montrer jamais le moindre souci du résultat matériel.
Ah! mon cher Marck, depuis quinze jours que
LE CHAT DE l'oDÉON 277
j e suis assis à côté de vous dans le guignol de rOdéon et que je vous vois mettre mon drame en scène si simplement, si rondement, sur le ton du camarade, et avec tant de bon sens, de goût, de décision et de clarté, vous me donnez un spectacle charmant, celui d'un directeur de théâtre sans nerfs, communiquant sa vaillance à l'auteur et aux interprètes, celui d'un serviteur de l'art vraiment consciencieux et désintéressé.
Sous un pareil capitaine, — vous le devinez, — c'est une Joie d'obéir. Toute ma bande de comédiens, malgré ce travail si monotone, si pénible, des premières répétitions, me réjouit l'âme par sa belle humeur. Je ne parle pas seulement des artistes expérimentés, ayant un long passé de succès, comme Lambert et M°*® Teissandier ; ni des jeunes gens, comme Fénoux, Magnier et ]y[iie Wanda de Boncza, qui représenteront — et c'est toujours un vif plaisir pour moi de me fier à la jeunesse — les personnages de première ligne dans mon drame. Non, je parle de tous, même des moins heureusement partagés, des très bons acteurs, qui ont bien voulu accepter des rôles fort au-dessous de leur mérite. En un mot, j'ai la sensation que tout le monde est content, même les machinistes et le garçon d'accessoires.
Moi-même^ je présente le remarquable phénomène d'un auteur absolument enchanté, pas grincheux une minute, faisant gaiement ses observations, — bien plus, — reconnaissant ses erreurs. Tenez, je me suis aperçu — le premier! — qu'il y avait des longueurs dans mon quatrième acte, et, mont proprio, j'ai coupé, çà et là, pas mal de vers.
Convenez-en, des comédiens qui sont tous satisfaits de leurs rôles, un poète qui sacrifie sans regret ses alexandrins, voilà qui est extraordinaire et bien fait pour inspirer confiance.
Pourtant — je dois le dire — un être animé, un seul, qui se montre souvent aux répétitions de Tour la Couronne, ne s'abandonne pas à l'entrain général et garde une attitude pleine de réserve.
C'est le chat du théâtre.
On sait combien j'aime les chats, et la première fois que j'ai vu celui-ci, — un simple félin de gouttière, à poil ras, de couleur neutre, mais dodu et de bonne mine, — dès que je l'ai vu, donc, sortir de la coulisse du second plan, — côté jardin, — j'ai voulu lui présenter mes hommages. Mais c'est à peine s'il m'a permis, pendant un moment, de lui gratter le dessus de la tête; puis il s'est dégagé froidement, sans se fi-otter
LC CHAT DE l'oDÉON 279
contre ma jambe, sans m'honorer du moindre ronron, et j'ai compris que mes avances ne lui plaisaient qu'à moitié.
Ce n'est pas qu'il soit farouche ; il semble plutôt sociable. Chaque jour, il traverse la scène, d'une allure majestueuse, nullement troublé par les cris et les gestes des comédiens. Souvent même, il s'installe sur son derrière, tournant le dos à la rampe, la queue arrondie le long du cuissot, et il daigne assister à quelques fragments de ma pièce. Mais il garde toujours un calme qui frise le dédain.
Rien ne l'émeut, ni les situations, ni les tirades sur lesquelles je fonde le plus d'espérances, ni les superbes efforts de mes interprètes. Il reste indifférent à l'admirable masque de Teissandier bouleversée par la passion, à la magnifique voix de Magnier, au jeu si pathétique de Fénoux, oui, même aux beaux yeux de M^^^ de Boncza, à ces lacs de ténèbres où brillent des diamants et devant qui le voluptueux le plus assagi songe au Paradis musulman, au Ciel du Prophète. — Allons, je sais encore tourner un madrigal.
Je vous entends d'ici. Vous croyez me rassurer en me disant que ce chat appartient depuis longtemps à l'Odéon, qu'il possède à fond son réper-
28o MON FRANC PARLER
toire, qu'il est las de voir larmoyer Iphigénie et d'entendre Oreste accuser les destins, et que les horreurs tragiques n'ont plus de secrets pour lui. Soit, il n'en est pas moins vrai que son sang-froid imperturbable et légèrement dégoûté m'est désagréable.
J'irai jusqu'au bout de ma confidence et je vous avouerai que ce chat de l'Odéon symbolise pour moi le public des c premières », si blasé, si rebelle à l'émotion. Quelquefois, il replie ses pattes de devant, se met en boule, baisse la tête et semble dormir, absolument comme un critique influent de ma connaissance; ou bien, il mouille une de ses pattes avec sa langue et se bichonne le museau, me rappelant alors les belles madames qui, à peine assises dans leur loge, se saupoudrent de farine et se beurrent les lèvres avec du rouge.
Quelles sont, d'ailleurs, les préférences littéraires de cet inquiétant animal? Il est peut-être un chat du dernier bateau; que dis- je? du bateau d'après-demain, fatigué déjà de la « pièce rosse d, du cauchemar à la Maeterlinck, du drame Scandinave. Je me pose ces questions avec anxiété, et, quand je songe que j'offre à ce chat flegmatique un drame en vers, presque une tragédie, — c'est plus fort que moi, — il me passe un périt frisson.
LE CHAT DE l'oDÉON 277
je suis assis à côte de vous dans le guignol de rOdéon et que je vous vois mettre mon drame en scène si simplement, si rondement, sur le ton du camarade, et avec tant de bon sens, de goût, de décision et de clarté, vous me donnez un spectacle charmant, celui d'un directeur de théâtre sans nerfs, communiquant sa vaillance à l'auteur et aux interprètes, celui d'un serviteur de l'art vraiment consciencieux et désintéressé.
Sous un pareil capitaine, — vous le devinez, — c'est une joie d'obéir. Toute ma bande de comédiens, malgré ce travail si monotone, si pénible, des premières répétitions, me réjouit l'âme par sa belle humeur. Je ne parle pas seulement des artistes expérimentés, ayant un long passé de succès, comme Lambert et M°*® Teissandier ; ni des jeunes gens, comme Fénoux, Magnier et ^Ue Wanda de Boncza, qui représenteront — et c'est toujours un vif plaisir pour moi de me fier à la jeunesse — les personnages de première ligne dans mon drame. Non, je parle de tous, même des moins heureusement partagés, des très bons acteurs, qui ont bien voulu accepter des rôles fort au-dessous de leur mérite. En un mot, j'ai la sensation que tout le monde est content, même les machinistes et le garçon d'accessoires.
naguère avec enthousiasme, leur paraît, tout à coup, très douteux et plein de périls. Ils ont l'air de se dire : c Faut-il tirer à cinq? :ù Alors ils demandent des changements à Fauteur déconcerté, prétendent bouleverser Tœuvre où le pauvre homme a fait de son mieux, ont des inspirations, des coups de génie, souvent désastreux. En vérité, ce sont les personnes de l'humeur la plus inégale, de l'esprit le plus changeant. Presque tous sont supersritieux. A l'un d'eux, qui me demandait un jour, le front soucieux, pendant le travail de préparation d'une de mes pièces : c Ferons-nous de l'argent? » j'ai conseillé, sans rire, de consulter une somnambule; et je crois bien qu'il y est allé.
Tout autres sont Marck et Desbeaux. Ils savent bien, parbleu I qu'il y a de bonnes pièces qui tombent et de médiocres qui réussissent; mais ils ont trop d'intelligence et déraison pour chercher à prévoir ou à corriger le hasard. Ils ont reçu une pièce. Tout est dit. Ils y mettent tous leurs soins, font ce qu'ils peuvent pour qu'elle se présente devant le public le plus avantageusement possible, et cela avec un touchant respect de la pensée de l'auteuret sans montrer jamais le moindre souci du résultat matériel.
Ahl mon cher Marck, depuis quinze jours que
LE CHAT DE l'oDÉON 277
je suis assis à cote de vous dans le guignol de rOdéon et que je vous vois mettre mon drame en scène si simplement, si rondement, sur le ton du camarade, et avec tant de bon sens, de goût, de décision et de clarté, vous me donnez un spectacle charmant, celui d'un directeur de théâtre sans nerfs, communiquant sa vaillance à l'auteur et aux interprètes, celui d'un serviteur de l'art vraiment consciencieux et désintéressé.
Sous un pareil capitaine, — vous le devinez, — c'est une joie d'obéir. Toute ma bande de comédiens, malgré ce travail si monotone, si pénible, des premières répétitions, me réjouit l'âme par sa belle humeur. Je ne parle pas seulement des artistes expérimentés, ayant un long passé de succès, comme Lambert et M™® Teissandier ; ni des jeunes gens, comme Fénoux, Magnier et j\|iie Wanda de Boncza, qui représenteront — et c'est toujours un vif plaisir pour moi de me fier à la jeunesse — les personnages de première ligne dans mon drame. Non, je parle de tous, même des moins heureusement partagés, des très bons acteurs, qui ont bien voulu accepter des rôles fort au-dessous de leur mérite. En un mot, j'ai la sensation que tout le monde est content, même les machinistes et le garçon d'accessoires.
renoncèrent aux écoffes brodées à la main, et ce métier spécial fut à peu près complètement abandonné. Quand un membre de l'Institut, au lendemain de son élection, commandait joyeusement son uniforme, le tailleur avait toutes les peines du monde à découvrir une brodeuse en soie. Il n'existait plus dans Paris qu'un très petit nombre d'ouvrières, vieilles comme des Parques, qui fiissent encore capables de faire édore des lauriers verts sur du drap noir. Encore un peu de temps, et la profession de c brodeuse pour habits d'académiciens » serait devenue aussi chimérique que celle de « noircisseur de verres pour les jours d'éclipsé » ou c de tourneur de bâtons pour maréchaux de France ». Heureusement, la mode changea. Depuis longtemps, les étoffes brodées sont rentrées en faveur auprès des élégantes; et je me plais à supposer que mon propre habit — vieux de dix ans déjà — fut orné par les doigts de fée d'une jolie grisette, qui roucoulait la Chanson des blés d'or en pensant à son petit homme.
Étendu sur le divan, basques et manches déployées, et faisant songer à quelque gigantesque perroquet qui va prendre son essor, mon habit réveille, au fond de ma mémoire, les plaisanteries irrespectueuses dont les jeunes tirailleurs de la
l'habit vert aSf
Presse taquinent traditionnellement le confrère arrivé, le mandarin ayant obtenu son bouton de cristal et sa plume de paon. Loin de moi la pensée de leur en faire un crime, d'autant plus que, si je descendais dans ma conscience, je découvrirais cer« tainement quelques gavrocheries du même genre. Que voulez-vous ? On ne prévoit pas l'avenir, et je n'ai lu dans aucun livre qu'un gamin de Paris — je n'étais pas autre chose — se soit jamais écrié, à la façon de Sixte-Quint ou du Corrège : c Je serai académicien 1 j>
Comme tant d'autres, que dis-je? comme plusieurs de mes confrères, j'ai dû jadis lancer quelques épigrammes contre l'habit à palmes; et même, quand, pour me rendre à notre séance du jeudi, je passe dans la galerie des bustes, il me semble qu'il y en a quelques-uns — ce Royer- CoUard engoncé dans sa cravate de doctrinaire, ce Viennet aux sourcils circonflexes — qui me regardent de travers et qui me reprochent ces péchés de jeunesse.
Cependant — je me hâte de le déclarer bien haut — il est très respectable, ce vieil habit de l'Institut. Ne le raillez pas, vous surtout, ô révolutionnaires! car il date de l'époque que vous admirez comme l'aurore de la société moderne.
a86 MON FRANC PARLER
Dans sa fièvre d'organisadon, la Convention fut prise d'une véritable folie pour les costumes et uniformes, et Louis David fut, comme on sait, changé par elle de les composer tous. Deux seulement ont subsisté, celui de Flnstitut, un peu modifié, et — faut-il le dire ? — celui des Pompes funèbres, absolument intaa.
Faites-y attention, la prochaine fois que vous assisterez à un grand enterrement. Le maître des cérémonies, qui paraît au seuil du logis mortuaire et appelle d'une voix pompeuse c messieurs les dignitaires porte-cordon », est vêtu du même ample manteau et de la même culotte courte que Gohier ou Larévellière-Lépeaux. Mettez les panaches du corbillard sur le chapeau du cocher, et vous obtenez la coiffure de Barras.
Quant à l'uniforme de l'Institut, il a subi des changements sensibles. Le bicorne, primitivement monstrueux, est réduit à présent à des proportions acceptables; l'habit n'a plus ses basques arrondies; et son col, jadis très haut et très rigide, n'englourit plus le visage jusque par-dessus les oreilles. Enfin, la culotte et les bas de soie ont été remplacés par le pantalon, à la grande satisfacdon de tous les mollets de coq.
Mais l'ensemble du costume et les ornements
l'habit vert 287
imaginés par David sont restés les mêmes. La couleur aussi a été respectée, ce vert violent, tape-à-Foeil, ce vert Manet des broderies, qui — pardonnez-moi cet accès de coquetterie — ne va pas du tout aux bruns, mais qui sied, au contraire, fort bien aux cheveux blancs, ce qui explique peut-être le choix de cette couleur par l'artiste.
Enfin, tel que le voici, cet habit très illustre, je dois l'enfiler demain, tout de suite après le déjeuner et sans m'attarder au dessert; et bientôt après, il sera coudoyé, dans les salons deTËlysée^ par la graine d'épinards des généraux, l'hermine des magistrats, l'épitoge des professeurs, sans parler du frac des gentilshommes sans importance, comme, par exemple, les députés, simplement décorés d'une écharpe autour du ventre et d'un baromètre à la boutonnière. Avec tout un groupe d'autres habits de persil, il prendra le rang qui lui est assigné par le protocole et il aura enfin l'honneur de défiler devant le grand-cordon du Chef de l'État.
Voilà bien de la cérémonie, et, décidément, chez nous, les mœurs démocratiques ne font aucun progrès. A Berne, le premier citoyen de la Confédération touche vingt mille francs par an, — à peine de quoi rendre quelques dîners depo-
licesse au corps diplomatique, — et va, tous les soirs, à la brasserie, fumer son cigare et boire sa chope. Je désespère de nous voir jamais adopter aucune réforme dans le sens de cette économie et de cette simplicité. Il nous faut du panache, et la vanité est notre défaut national. Surtout, au nom du ciel I ne comptons pas sur les révolutions pour nous en guérir. Je me rappelle les sinistres mascarades de la Commune. Quelle orgie de galons I Je n'ai jamais vu tant de colonels à la fois.
Le plus sage est encore de prendre notre pays comme il est, avec son respect de la tradition, son besoin de hiérarchie. Le décret de Messidor qui fixe, dans les dîners officiels, la place de tous les convives, depuis les gros bonnets, évêque, général, etc., jusqu'au plus humble fonctionnaire, est l'œuvre d'un législateur qui connaissait le fond et le tréfond de la sottise humaine. Le jour où l'on ne saurait plus au juste où mettre le couvert de l'inspecteur primaire et celui du conservateur des hypothèques, ces messieurs, au nom de la préséance, se jetteraient les assiettes à la tête et s'assommeraient à coups de carafe.
Au fond de tout homme civilisé, il y a un Caraïbe.
Ne méprisons donc pas l'étiquette; acceptons-
l'habit vert 289
en les bizarreries, les exigences, les corvées. Demain, je mettrai mon uniforme et j'occuperai ma place dans le tchin. Le membre de l'Institut a du moins cette fierté de ne coûter que très peu de chose au budget. Quinze cents francs d'indemnité, — et encore si l'académicien est exact et gagne ses jetons de présence, — ce n'est vraiment pas la peine d'en parler, n'est-ce pas ? Et puis, malgré tout ce qu'on peut dire contre les académies, il n'en est pas moins certain que, si tous ceux qui ont le droit de porter le costume dessiné par David disparaissaient subitement, la France, aujourd'hui si grande encore par la science, par les arts, par les lettres, serait singulièrement amoindrie.
Allons, mon habit à palmes, tu n'es pas bien beau. Ta coupe est surannée, tes ornements sont de style <r pompier », et la couleur en est peu harmonieuse. De plus, tu commences à te râper, et, ce soir, tu empestes le camphre. N'importe ! Ceux qui te revêtent sont tous des hommes de pensée; sous tes broderies du côté gauche, peut battre un cœur indépendant, et, demain matin, je t'endosserai avec plaisir.
^ janvier 18^ S*
Les Parisiens de Paris
I E soir même du jour où paraîtront ces lignes, j'assisterai au banquet annuel de la Société des Parisiens de Paris, que j'aurai l'honneur de présider une dernière fois; car, aux termes des statuts, je vais déposer le fardeau du pouvoir.
Il y a une quinzaine d'années qu'un groupe d'aimables gens nés dans ce pays dont les quatre points cardinaux sont Saint-Denis, Montrouge, Neuilly et Vincennes, fonda cette Société tout amicale et sans prétention. Pourquoi pas ? Les Pa-
LES PAKISIENS DE PAKIS 29I
risiens de race, les Parisiens pur sang sont tellement épars et disséminés dans leur propre ville qu'ils ont senti le besoin d'une date et d'un lieu de ralliement, où ils pussent se rencontrer, faire connaissance, nouer des sympathies, se rendre service au besoin.
Les provinciaux, venus à Paris pour jouer des coudes dans la foule et y faire leur chemin, ont des réunions semblables. Il y a la Tomme des Normands, la Soupe aux choux des Auvergnats, la Cigale des Méridionaux, bien d'autres encore. N'avons-nous pas aussi, nous, les Parisiens, notre pays natal, nos souvenirs d'enfance, nos traditions locales? Tout cela nous est très cher, et c'est une grande douceur d'en parler entre nous.
Provençal, mon ami, une émotion t'envahit au tutu-pampam du tambourinaire. Eh bien, nous, c'est la trompette du marchand de robinets qui nous fait battre le cœur. Habitué du dîner de l'Est, tu ne peux pas trouver mauvais que nous préférions l'odeur des pommes cuites de la fruitière à celle de ta choucroute. Breton del'extrême- Finîstère, monte avec moi tout en haut du Père- Lachaise ou sur la colline de Montmartre et dismoi, devant Paris quifume et gronde à tes pieds, si tu n'as pas ici, comme à la Pointe du Raz, en
292 MON FKANC PAULEU
face de l'Océan furieux, la poignante émorion de l'abîme et de Tinfini.
Notre banquet annuel, qui a toujours lieu le deuxième jeudi de janvier, afin de coïncider, ou à peu près, avec l'anniversaire delà naissance de Molière, un Parisien immense, n'a — vous le devinez — rien de gourmé ni de solennel. La plupart des convives mettent la cravate blanche et l'habit en queue de pie; mais cette grande tenue n'est nullement obligatoire. Il n'est pas interdit, au contraire, de parler haut et de rire fort. Aussi, dès le potage, règne la gaieté la plus bruyante, et, bien avant le Champagne, on fait des charges, on imite les vieux cris de nos rues.
Je sais un chef de division qui râle supérieurement : c Vlà l'vitrier, » et nous possédons un notaire honoraire qui n'a pas son pareil pour glousser: c La moule au caillou. » Car au fond de tout Parisien dort un gavroche. Il se réveille, à notre banquet. Tel artiste à barbe blanche, tel gros fonctionnaire à crâne d'ivoire redeviennent les gamins qu'ils furent jadis, quand ils jouaient au chat perché sur les bancs des Tuileries ou lorsqu'ils enlevaient un cerf-volant sur les « fortifs ».
Entre nous, tout ce monde-là ne constitue pas toujours un public bien commode. Ils sont un
peu gouailleurs, les a pays », — car nous nous disons : a Mon cher pays, » ce qui est gentil, n'estce pas? — Il faut se méfier, à l'heure des speechs. Orateurs du dîner des Parisiens, prenez garde aux phrases pompeuses et au style filandreux. Je vous conseille l'éloquence pédestre. Sans cela, vous pourriez très bien être interrompus par un m Chand de parapluies d ou par un a Hareng qui glace d.
Pour le prochain banquet, du moins, je suis bien tranquille. Notre président d'honneur, celui de qui nous attendons un bout d'allocution, sera Léon Cléry, un maître du barreau, et je sais combien il a la parole aimable et le tour familier. Ge n'est pas la première fois que je le vois se lever au dessert en posant sa serviette sur la table, et je suis sûr qu'il va nous offrir un compliment plein de bonne humeur et de grâce. Peut-être en relèvera-t-il la sauce par les fines herbes de l'ironie, avec même une gousse de malice. C'est un peu son habitude. Mais nous aimons la plaisanterie piquante, et, pour le goût du sel, Paris a hérité d'Athènes. Arrêtez plutôt cet apprenti qui passe, tenant à la main son cornet de pommes de terre frites, et voyez. Il a exigé que la marchande secouât consciencieusement la salière et poudrât à frimas les ce frites » blondes.
394 MON FKANC PAKLEU
Donc, Cléry ne m'inquiète pas. Mais, moi, pour mes adieux au fauteuil présidentiel, n'est-ii pas convenable que je leur pousse aussi mon petit laiuSj à mes chefs c pays » ? Que pourraisje bien leur raconter? C'est que je n'ai guère le temps de préparer mon discours, absorbé que je suis par les répétitions de Pour la Couronne.
Eh! parbleu I je leur en parlerai. Ils adorent le théâtre, les Parisiens. Ib ont tous un peu l'âme de ce Û6^ fidèle abonné du poulailler de l'Ambigu, qui, brûlant d'amour pour la jeune première, lui adressait une déclaration terminée en ces termes : c Du reste» mademoiselle, vous me reconnaitrex facilement. Mes jambes pendront. »
Bien entendu, je n'aurai pas le mauvais goût de leur parler de ma pièce et de les c raser :» de littérature, les pauvres gens. Nous allons au banquet des Parisiens de Paris pour nous amuser. Non, c'est de la cuisine de théâtre, c'est du monde pittoresque et mystérieux des coulisses que je compte les entretenir. Tenez, je leur dirai, par exemple, tout le mal que nous nous sommes donné ces jours-ci, Marck et moi, pour faire manœuvrer nos comparses. Oh ! je ne me plains pas des figurants del'Odéon. Ils sont très bien. J'ai remarqué surtout un certain Alexandre, le chef
LES PARISIENS DE PARIS SÇf
du peloton, côté jardin, qui crie: « A mort! » en montrant le poing à Fénoux, avec une ardeur et une conviction telles qu'il me fait songer à la Jacquerie, à la Terreur, aux plus mauvais jours de notre histoire.
Par malheur, tous n'ont pas ce mérite. Et puis, il y a le physique, la tenue, qui laissent souvent à désirer. Oui, je conviens que les auteurs sont exigeants. C'est facile comme tout d'écrire sur du papier: a Le roi entre par la porte du fond, suivi d'une magnifique escorte. » Mais trouvezmoi donc la <c magnifique escorte d à trente sous par physionomie!
Nous avons, je le répète, à l'Odéon, des éléments excellents, un ébéniste sans ouvrage, notamment, qui vous a une tournure à monter dans les carrosses du roi, et aussi un relieur, qui manque un peu de taille, mais à qui vous n'auriez qu'à planter une croix de Saint- Jacques de Calatrava sur son manteau et un feutre à panache sur la tête pour qu'il eût l'air d'un grand d'Espagne de première classe. Seulement, ces sujets-là, dame! on les compte.
Je me suis bien laissé dire qu'autrefois il y avait des comparses amateurs, — parfaitement! — des jeunes gens du meilleur monde, des fils
de famille, qui «c figuraient d par goût, par passion du théâtre, — que sais-je? — pour voir de près les actrices!!! Hélas! la jeunesse contemporaine n'a plus d'enthousiasme, plus d'idéal! Elle ne fume plus, fait de l'hygiène et ne se passionne que pour le cyclisme. Où trouver maintenant des figurants de bonne volonté?
Mais j'y songe... Quelle inspiration! C'est plein d'hommes superbes, la Société des Parisiens de Paris. Ah! s'ils consentaient à rendre ce service à leur président? Je n'aurais que l'embarras du choix. Pour les deux diacres à longue barbe qui accompagnent Lambert en évêque, je vois d'ici un sculpteur et un ingénieur hydrographe qui feraient joliment mon affaire. Et des seigneurs! J'en aurais tant que je voudrais, des seigneurs! Le bel avoué qui ressemble à Mounet- Sully; le commissaire-priseur frisé au petit fer, avec une tête dans le genre de Lucius Verus; l'entrepreneur qui a une moustache à la Van Dyck; le juge de paix... Non, pas assez beau pour représenter un seigneur, le juge de paix. C'est une figure de second plan. Il est tout au plus bon pour faire un a peuple ».
Allez, je vous entends, mes chers oc pays ».
Vous dites : oc Le président blague. » Eh bien,
pas tant que vous croyez. Si j'étais un poète du Midi, j'aurais, pour figurer dans mon drame, les plus beaux Cigaliers et les plus jolis Félibres.
Parlons sérieusement. Je suis persuadé que mes oc pays j^ ont de l'affection pour moi, car ils me l'ont témoigné dans plus d'une occasion et sous la forme la plus flatteuse. S'ils pouvaient assister à la première de Tour la Couronne, le chef de claque n'aurait qu'à se croiser les bras et à rêver à ses amours. Mais, ce soir-là, toute la salle est prise par ce public spécial où se glissent pas mal de scélérats qui viennent vous donner du oc cher maître » au foyer et débinent ensuite la pièce dans les corridors. Aussi l'auteur, avant la représentation, lorsqu'il regarde, par le trou du rideau, se garnir les fauteuils d'orchestre, a-t-il un gros battement de cœur. Mais, bahl quand j'en serai là, — bientôt, — il y en aura tout de même quelques-uns, à l'Odéon, des compatriotes, et ce me sera un réconfort de reconnaître, dans cette foule qui semble enveloppée d'une brume lumineuse, quelques cordiaux et joyeux visages de Parisiens de Paris.
10 janvier iSpj,
Après la Démission
IssuRÉMENT, en ouvrant les journaux, ce matin i6 janvier 189^, je suis un peu surpris d'y lire la grave nouvelle de la démission de M. Casimir Perier. Mais j'ai tort. Rien ne devrait plus m'étonner, dans ce c Bal des Incohérents » qu'on appelle la République parlementaire.
De plus, le ton de nos confrères, — et notamment des conservateurs et dts modérés, — en parlant de Tex-Président, me semble bien violent et bien injuste. Défaillance, désertion, lâcheté, voilà de bien gros mots. Je sais qu'on ne se mec