LENDEMAIN
et tout se passa selon les rites. Aujourd'hui, le député de la Seine-Inférieure est devenu chef de TÊtat. A merveille! Qu'il règne en paix sur un peuple heureux. C'est la grâce que je lui souhaite. Ainsi soit-il.
Pourtant, pendant ce banquet, j'ai fait quelques réflexions mélancoliques. Franchement, cet oubli du personnage qu'on fêtait, c'était à dégoûter des centenaires, des inaugurations de statue, de tous les hommages posthumes. Mes bons amis, quand je mourrai, comme dit l'autre, pas le moindre buste, je vous en prie. Les orateurs officiels ne respectent rien; ils seraient capables de coller des afllîches sur mon piédouche et de déposer de la polidque le long de mon monument.
Me voilà parti; et je pourrais très bien, comme vous voyez, vous brosser une chronique sur n'importe quoi, sur un événement sans importance, tel que, par exemple, la transmission du pouvoir suprême dans notre pays, et ne pas soufiler mot de rOdéon ni de ma pièce. Évidemment, ce serait très distingué. Mais voilà, j'ai le cœur gros de reconnaissance; je voudrais remercier un tas de gens, à propos du bon accueil fait à mon drame. Parlons-en donc. Ce ne sera pas très chic.
mais, ma foi, tant pis. Avant tout, je ne veux pas être un ingrat.
Et d'abord je remercie le public. J'irai plus loin, je lui fais mes excuses d'avoir été quelquefois injuste et sévère envers lui. Tenez, au caféconcert, quand je le vois applaudir, bouche bée, quelque inepte obscénité, il me fait horreur, le public. Je deviens féroce alors, et j'entre même dans les idées des conquérants. Je me dis que, si les quatre cent mille de la Grande Armée étaient aussi bêtes que cela, le grand Napoléon aurait eu bien tort de se gêner pour cette chair à canon. Mais, l'autre soir, quand la vile multitude acclamait mon drame et ses interprètes, oh ! comme elle m'a semblé intelligente ! Ma parole d' honneur, j'ai failli me réconcilier, en cette heure délicieuse, avec le suffrage universel ! A quoi tiennent nos convictions les plus solides? Décidément, le cœur humain est plein de vanités.
Lorsque, poussé dans l'avant-scène ministérielle par le jeune et aimable M. Leygues, j'ai dû paraître devant le pubUc, je me suis borné, bien entendu, à saluer avec modestie. Mais j'ai eu, entre nous, comme une démangeaison de haranguer le peuple et de lui dire ou à peu près :
c Qu'est-ce qui vous prend donc, mes en-