LENDEMAIN 3I
n'est jamais bon juge dans sa propre cause et que mon drame était peut-être détestable. En tout cas, j'avais renoncé à en écrire d'autres; et je puis le dire à présent que tout a fini si heureusement, lorsque je voyais, pendant les répétitions, les braves directeurs de l'Odéon et toute ma courageuse bande de comédiens pleins d'enthousiasme et d'espérance, j'étais souvent pris de terreur à la pensée que tant de talent, de travail, d'efforts et d'argent serait peut-être dépensé pour rien.
Mes pressentiments étaient absurdes. Le succès de Tour la Couronne a dépassé mes plus folles ambitions. Igitur gaudeamus. Me semblera-t-il amusant, un de ces jours, de raconter, par le menu, l'histoire de la pièce, avec l'espoir — pas bien profond — de rendre, une autre fois, plus respectueux et plus circonspects les Minos et les Rhadamantes de coulisses, quand ils seront en présence de l'oeuvre consciencieuse d'un poète? Dans tous les cas, je le ferai de bonne humeur et sans colère rétrospective, malgré le conseil de Bergerat; et peut-être même serais-je encore plus sage en laissant là les misères passées, puisque justice m'a été faite. Je souhaite à ce cher et vieux camarade les joies d'artiste que j'éprouve en ce moment. Il aurait alors, comme moi, le
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besoin d'oublier, de pardonner, d'abjurer toute rancune.
Ceux qui m'ont obligé à laisser mon œuvre inédite pendant huit ans étaient de bonne foi, j'aime mieux le croire. Je n'en veux à personne. Je n'ai plus, à l'heure qu'il est, qu'un sentiment dans le comr, une ardente gratitude pour le public, pour la Presse, pour mes artistes et surtout pour mes deux amis Marck et Desbeaux, en qui j'ai trouvé des serviteurs de l'art admirables de foi, de zèle et de désintéressement.
24 janvier i8^S»
Le dernier Maréchal de France
r^d^^Ai eu plusieurs fois la bonne fortune j jK de rencontrer le maréchal Canrobert ■^^ chez M™® la princesse Mathilde, dont e m'honore d'être, depuis vingt-sept ans, le fiièle ami.
Dans ce salon célèbre qui demeure le rendezrous de tout ce que la société parisienne a de )lus exquis dans son élite, l'apparition du vieux léros faisait toujours courir un frémissement l'admiration et de respect. En sa présence, on se entait devant la France chevaleresque, devant la
France de Bayard, du chevalier d' Assas et de La Tour-d* Auvergne.
De petite taille, trapu sans lourdeur, le Maréchal avait conservé, malgré son grand âge, une él^ance et robuste souplesse. Les longues mèches de sa chevelure grise se répandaient sur le col de son frac de gentleman, dont la boutonnière n'était ornée, la plupart du temps, que de la médaille militaire, de Tordre du soldat. Cette crinière éparse encadrait un énergique visage de vieillard, une face terreuse et camuse, sillonnée de fibres sanguines et sabrée par les moustaches aux pointes cirées. Tout de suite, on songeait à un lion. Mab ce qui complétait la ressemblance avec le fauve royal, c'étaient les yeux très grands, très beaux, les yeux clairs, calmes, fixes, où sommeillait on ne sait quoi de fi^rmidable.
Ce regard de flamme, alors adouci et tempéré cependant par le plus bienveillant des sourires, était à peine soutenable. Il révélait un tempérament prodigieux de guerrier, de chef militaire. C'était réclair de ce regard, sa décharge électrique, qui avait traversé le cœur des soldats à Constantine, à Zaatcha, à Inkermânn, à Solferino, à Saint-Privat, et les avait grisés de la folie de vaincre ou de mourir. Dans ce foyer lumineux,
LE DERNIER MARÉCHAL DE FRANCE ^If
éclatait la force héréditaire de toute une race. Celui qui, sans le &ire exprès, au repos, dans une conversation mondaine, lançait ce regard foudroyant, était bien le Français de vieux sang et de vieille souche, le descendant de ces terribles Cadurces qui ont si longtemps tenu tête à César et fait reculer les aigles romaines.
Par son seul aspect, le maréchal Canrobert produisait, sur quiconque était tant soit peu physionomiste, une impression profonde, inoubliab le. C'est assez dire combien cette émotion s'augmentait au souvenir de la vie de cet homme, toute d'honneur, de patriotisme, de bravoure, d'abné- ^ gation et de désintéressement.
Elle est, depuis deux jours, retracée dans toute la Presse française, avec un sentiment unanime de vénération, et je n'ai pas besoin de la raconter de nouveau.
Mais que dites-vous de ce sous-lieutenant, ayant débuté par une action d'éclat, qui refuse la croix parce que son vieux capitaine la mérite et ne l'a pas encore? Que dites-vous de ce général en chef de l'armée de Crimée, qui, sans un murmure, descend au second rang? Que dites-vous de ce maréchal de France, plein de gloire et d'années, qui, à Metz, demande à commander seule-
)l6 MON FRANC PARLER
ment une poignée d'hommes, pourvu qu'il combatte, pourvu qu'il puisse, jusqu'à la dernière agonie de la résistance, offrir son sang à son pays?
Rien ne manque à cette pure et noble existence, pas même la touchante pauvreté d'Aristide; cat le Maréchal vient de s'éteindre dans l'état de fortune le plus médiocre. En vérité, c'est du Plutarque. L'antiquité n'a rien de plus complet ni de plus beau.
Nous ferons, je l'espère, au dernier des maréchaux de France, les plus honorables funérailles. La mémoire de Canrobert, c'est un drapeau vivant, immortel. Allons vite le suspendre à la voûte des Invalides I
Mais voici que je pense, maintenant, à cette jeune armée qui présentera les armes au glorieux cercueil. Voici que je pense à ces étendards tout neufs, à ces bataillons où il n'y a pas de vétérans, à ces chefs qui n'ont pas une cicatrice.
Certes, je ne doute pas de notre année, et je crois fermement que ce sont de vrais cœurs de soldats qui battent sous tous ces uniformes. Je sais le labeur assidu de nos officiers, j'admire toute cette jeunesse qui fait au devoir national le sacrifice de ses plus belles années. Néanmoins,