‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 50 sur 60 · LE DERNIER MARÉCHAL DE FRANCE · texte numérisé non relu

LE DERNIER MARÉCHAL DE FRANCE

c'est bien long, vingt-cinq ans d'immobilité, de paix armée. Mais n'oublions pas que la Prusse — la Prusse qui nous a vaincus — a vu s'écouler un demi-siècle sans tirer un coup de fusil. Ainsi que l'ont fait nos vainqueurs, nous ne nous sommes ni reposés, ni endormis, nous non plus, et, quand il le faudra, nous prouverons — j'y compte bien — que nos glaives ne se sont pas rouilles dans leurs gaines et que la soie de nos drapeaux, si longtemps roulés sur la hampe, ne s'est point fanée.

Cependant, lorsqu'on additionne tant d'années d'inaction militaire, on ne peut se défendre d'une angoisse. Assurément, en Indo-Chine, en Afrique, nos troupiers et nos marins furent admirables; ils le seront demain à Madagascar, et je n'oublie pas la gloire de Courbet et de Doods. Mais, là-bas, c'était la guerre contre des Barbares, contre des adversaires inférieurs.

Hélas I la question, que les lèvres n'osent pas formuler, est au fond de tous les cœurs. S'il fallait, demain, défendre la frontière, que vaudraient nos états-majors sans expérience et sans passé, nos régiments qui n'ont jamais vu le feu?

O nos jeunes et chers soldats, suprême espoir de la France diminuée, puissent vos cœurs être

saisis d'un religieux attendrissement, d'une émotion sacrée, quand vous saluerez du martial fracas de vos armes la dépouille du maréchal Canroberti Songez-y tous alors. C'est un héros qui s'en va. Celui-là n'a vécu que pour la patrie et pour le devoir : il n'a aimé que le drapeau. Il a eu toutes les vertus du soldat français, toutes, jusqu'à cette charmante crftnerie, particulière à notre race, qui le faisait s'élancer, sur la brèche, à travers les mitrailles, sans même jeter son cigare. Il eut la démence de l'épée, comme Condé et comme iMurat; il riait dans la mêlée, comme Kiéber; et l'odeur de la poudre l'exaltait d'une ivresse intrépide.

La guerre que vous ferez peut-être demain ne sera pas pareille à celle où il fut un soldat exem* plaire, et vous n'aurez pas à y déployer tout d'abord vos qualités natives, l'impétuosité, l'ardeur, l'élan irrésistible. Il vous faudra souvent attendre — immobiles, l'arme au bras — la mort tombant de loin, on ne saura d'où; et vos chefs vous demanderont des jprodiges de sang-froid et de^alme stoïque. Ainsi le veut l'horrible progrès des machines à tuer, le perfectionnement dans l'art du massacre.

Ne croyez pas, cependant, qu'elles soient de-

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