‹ Mon franc parler (volume 3)Chapitre 6 sur 60 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

sont pas — entre parenthèses — les centenaires qui paraissent les plus vieilles. Je vais là, de temps en temps, pour y retrouver, dans une griserie musicale de quelques minutes, mes sensa* tions de jeunesse et d'enfance. C'est un plaisir exquis, bien que passablement mélancolique.

Il y a un refrain des rues, bête comme une oie, le Tapa de V^cette, qui me rappelle le bon temps où j'étais si malheureux à cause d'une blonde aux yeux à la chinoise; et ceux de mes contemporains qui n'ont pas envie de fondre en larmes en écoutant la romance : Vans le Trado, pris de la grille, ont vraiment bien peu de sensibilité.

Eh bien! quand je suis à l'Ëden-Concert, devant mes quatre cerises à l'eau-de-vie, je compare, machinalement, sans le faire exprès, les vieux chansonniers. Croyez-moi. C'est encore le père Béranger — comme on dit en argot de coulisses — qui les met tous dans sa poche.

Je ne fais d'exception que pour un seul, Pierre Dupont, qui s'est taillé, dans un roseau de France, un flûtiau digne deThéocrite, et qui est un poète, celui-là, comme une étoile est une étoile.

Donc je me croyais, non pas le seul, mais un des rares, des très rares, qui trouvaient terrible-

ment injuste l'oubli dans lequel était tombé l'auteur du Dieu des bonnes gens, quand voici M. Ernest Legouvé qui publie son déranger des écoles. C'est là, comme le titre l'indique, un choix — fait avec le tact le plus délicat — parmi les vers et dans la très remarquable correspondance du chansonnier. De plus, le petit volume se recommande par des notes du plus vif intérêt et par une belle étude d'ensemble, dues à M. Legouvé, qui sera bientôt nonagénaire, mais dont la plume a toujours vingt ans.

C'est plaisir de voir avec quelle chaleur et quelle verve il défend et relève la gloire de celui qui fut son ami, et comme il fait justice des iniques dénigrements dirigés par l'esprit de parn contre le caractère et l'inspiration de Béranger. Aussi j'emboîte le pas à M. Legouvé. De sa suite, j'en suis.

Je déclare bien haut avec lui que Béranger fut un brave homme, un vrai poète et un bon Français; qu'il éprouva sincèrement la plus généreuse pitié pour les humbles et les travailleurs; que, fier, modeste, désintéressé, il vécut pauvre et libre comme le vent, et qu'il aima par-dessus tout la France et la liberté.

Sa philosophie, non pas vulgaire^ comme on

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