ALPHONSE DAUDET
homme de calent, même quand il était à peine leur aîné. La famille des «c petits féroces y> était encore à naître.
Je vous revis, là et ailleurs, et je me familiarisai avec vous. Par Tintermédiaired'un camarade, j'osai vous soumettre un conte en prose. Il ne valait rien. Vous eûtes la franchise de me le faire dire, avec la politesse qu'il fallait, et je tins le jugement pour bon. C'était Tâge d'or, vous dis-je.
Cependant quelques vers de moi ne vous avaient pas déplu, et vous me témoigniez de la bienveillance. Vous rappelez-vous m'avoir eu à votre table, dans votre chaumière, à Clamart, un certain dimanche d'automne? Je parierais que non. Ils étaient assez nombreux, et vous ne les connaissiez peut-être pas tous, les hôtes de hasard qui mangeaient votre soupe rustique et buvaient votre reginglet. Les plus remarquables, cette fois-là, étaient deux disparus, Charles Bataille, sourd comme un mur, et ce pauvre Glatigny, long comme un jour sans pain.
Je ne jouais, moi, qu'un personnage muet, fasciné que j'étais par votre éblouissante impro* visation, si colorée, si verveuse, si pleine d'invention et d'images, avec ses charmants raccourcis, ses bouts pittoresques de pantomime. Et j'en<
tends encore vibrer votre voix — où la pointe d'accent provençal n'était déjà plus qu'une coquetterie — dans l'air de cette calme après-midi, tandis que la neige d'or tombait des grands arbres.
L'autre Daudet, qui m'apparaît, — à travers les âges, — s'assied avec moi aux dîners gastronomiques de Théodore de Banville, ou fume un cigare de choix dans la garçonnière du vieux Flaubert.
Mais le fantaisiste, l'irrégulier, le vagabond d'autrefois s'est transformé. Marié, père de famille, il a plongé en plein labeur, et n'en sort, de temps en temps, que pour nous donner un livre nouveau. Il est maintenant un des plus illustres écrivains de la France, un romancier admiré de tout l'univers, l'auteur de Tartarin, de Fromont jeune, de Jack, du !?Qibab, des 7(pis en exil II a découvert ce style sans pareil, dont le lecteur admire la souplesse et la libre allure, ce style où l'effort ne se révèle jamais, et dans lequel il y a cependant, sous chaque phrase, sous chaque mot, une sensation si intense et poussée jusqu'au bout des nerfs. Il est le prince des conteurs, et, dans ses fictions d'un intérêt irrésistible, s'agite la société moderne sous la loupe de
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l'observation la plus directe et la plus aiguë, et surgissent des personnages définitifs qui donnent pour toujours leur nom à des types. Il est enfin un des maîtres de l'émotion, du pathétique et de l'ironie.
Alphonse Daudet, alors un des triumvirs du roman avec Concourt et Zola, Alphonse Daudet, en pleine production et en pleine victoire, n'avait plus, il faut bien le dire, sa joliesse de jeune fauconnier, et son visage, toujours charmant, était déjà creusé par la fatigue. Le teint, plus jaune, trahissait les veilles et le fiévreux travail. Dans sa furie d'art, Daudet fouettait son tempérament
\ à coups de volonté, prodiguait son trésor cérébral. Toujours en gestation et lourd du fardeau d'une œuvre nouvelle, ce fut alors qu'il me dit,
^ un jour que je m'inquiétais de sa mauvaise mine,
. ce mot admirable : o: Je suis comme une femme
u grosse. J'ai le masque. t>
^ C'est ainsi que le poète s'épuise et se tue, pour l'amour de la gloire et de la beauté, pour vous plaire, ô Athéniens!
Le Daudet que j'évoque à présent, c'est mon voisin de campagne depuis quelques étés, c'est
. le cher malade à qui je pense tendrement et tris-
' tement, quand je reviens, de Champrosay à
Mandres, par les clairs de lune shakespeariens, à travers la foret de Sénart. Hélas! tout à l'heure, pour faire quelques pas dans son jardin, comme il tremblait, le pauvre ami I Comme il s'appuyait lourdement sur mon bras et sur une canne!...
Mais je m'arrête, j'ai tort. J'allais offenser son héroïque courage, sa fière résignation d'intellectuel.
Qu'importe, en effet, l'agitation de la main et de la plume, si les pages écrites sont toujours aussi belles? Qu'importe l'écume blanche dans la houle de la chevelure, si le cerveau a gaiylé sa flamme et son génie? Le phare est en ruine ; mais là-haut, la pensée veille, intacte, éclatante, splendidel
Je viens d'en avoir, vous en aurez tous la preuve en lisant la Tetite Taroisse.
Sans doute, vous n'y trouverez pas toutes les manifestations du Daudet d'autrefois, ce qu'il y avait souvent, par exemple, de cruel et d'amer dans ses accès de satire, de nerveuse colère. Comme toutes les âmes supérieures, cette âme de poète est devenue, dans la douleur, plus indulgente et plus douce.
C'est pourtant une des pires maladies morales, la jalousie» que Daudet analyse et qu'il étudie