I ALPHONSE DAUDET
•j: dans ce livre, et, témoin sincère, il nous en décrit les misères, les hontes et les tortures. Mais
r le but et la conclusion de Témouvant récit, c'est le triomphe de la tendresse sur la passion
•' brutale, du cœur sur les sens. Féroces bourgeois
i du jury qui, sous prétexte de crime passionnel, absolvez le mari couvert du sang de la femme infidèle, vous hausserez peut-être les épaules devant la clémence débonnaire du jeune Fénigan et du vieux Mérivet. Sganarelles! direz-vous en riant. Car il vous faut des Othellos, des époux à couteaux et à pistolets. Cependant, sachez-le. La religion, la morale, la société exigent le pardon. Sous son apparence grotesque, le cocu des farces classiques est un chrétien et un civilisé, tandis que, malgré toute la poésie du drame, le nègre de Venise agit comme un barbare, un impulsif, une brute.
Je ne fais pas ici de critique littéraire et je n'ai pas besoin d'ailleurs de recommander davantage un roman qui est déjà dans toutes les mains. Je tenais seulement à donner mon tribut d'admiration à notre cher et grand Daudet, toujours fécond et infatigable au milieu des sout frances.
A coup sûr, il est, depuis longtemps, largement
pS MON FRANC PARLER
en règle avec la gloire et avec la postérité. N'eûtil écrit que les trois Tartarins, — je dis les trois, car Topinion fut, à mon avis, trop froide et fort injuste pour Tort-Tarascon, — n'eût-il fait que ce triple récit, où il a découvert un comique nouveau, Alphonse Daudet serait quand même le Cervantes de notre littérature. Mais quoi qu'en disent les constipés et les sculpteurs en noix de coco, rien n'est plus beau, dans un maître, que l'abondance.
L'auteur de la Tetite Taroisse vient, une fois de plus, de prouver la sienne, et ce nous est une joie très vive d'espérer encore de lui plus d'un livre où nous retrouverons avec délices sa délicate et puissante originalité.
j février iS^j-
Gens de Mer
I ou s ces jours-ci, je n'ai fait que penser aux gens de mer.
Comme cous ceux qui ont le cœur à sa place, j'attendais avec anxiété des nouvelles de la Gascogne, et mon index tremblait un peu, chaque matin, en déchirant la bande du journal. Grâce à Dieu, nous voilà tous délivrés de cette angoisse; mais, c'est égal, l'alarme a été chaude; et la pensée qu'un transatlantique s'était perdu corps et biens, nous avait bouleversé l'âme.
En effet, qu'est-ce qu'un transatlantique? Une ville flottante, pour rappeler la classique compa-
raison de Laharpe. Disons mieux, un hôtel flottant, un hôtel du « dernier cri », où le voyageur s^installe, déddé à exiger tous les raflinements du confort, et sans admettre un seul instant l'invraisemblable hypothèse d'un naufrage. Pour peu que vous soyez allé au Havre, même pour un jour et en train de plaisir, vous avez visité un de ces luxueux bâtiments. N'est-ce pas que voilà bien l'impression ? Un hôtel de premier ordre, très bien tenu, où l'on est certain que l'œuf à la coque du déjeuner sera frais et que l'eau pour la barbe sera chaude.
Si vous avez l'estomac solide et si le roulis ne vous trouble pas, le voyage dans un si somptueux logis vous apparaît comme une période d'heureux jours, que dis-je? comme une cure de repos, d'air salin et de bien-être. En fait d'explosion, vous n'attendez que celle des bouteilles de Champagne au dessert, et vous ne craignez l'incendie que pour votre cœur, au cas où vous entreprendriez un flirt avec quelque belle Américaine, sur le roufle, par les nuits d'étoiles.
Méfiez-vous cependant. La lutte de l'homme contre les éléments est toujours dangereuse; et l'élégant passager qui déplie nonchalamment sa serviette devant la table fleurie du paquebot et
jette un regard dégoûté sur le menu, sera peutêtre demain, demi-nu et affamé, sur les débris d'un radeau. Malgré toutes les forces que dompte la science et qu'elle met à notre service, il faut quand même redouter les révoltes de la mystérieuse nature, et quiconque pose le pied sur les planches mouvantes d'un navire n'est jamais bien assuré que les mouchoirs agités par des mains amies sur la jetée du port ne lui adressent pas le dernier adieu.
C'est pourquoi les marins, qui bravent habituellement et par profession le péril de la mer, gardent à nos yeux tant de prestige et de poésie. Vainement un grossier matérialisme nous enseigne que la vie est le souverain bien, que nous ne connaissons et ne devons aimer qu'elle et que le seul but de notre destinée est d'en jouir le plus possible et le plus longtemps possible. On ne sait quoi proteste au fond de nous, un sentiment instinctif, mais sûr, qui nous fait ranger dans l'élite de l'humanité ceux qui acceptent le devoir continuel d'affronter la mort.
Je suis ainsi du moins. Quand je vais prendre Tair, les soirs d'été, à la terrasse d'un des cafés qui environnent la gare Montparnasse et quand j'ai là pour voisin quelque quartier-maître de ti-
monerie, son sac à ses pieds, buvant un bock avant de monter dans le train de Brest, j'ai pour lui un regard — comment dirai-je? — plus respectueux que pour tous les bons bourgeois en train de jouer à la manille.
Cette sympathie pour les gens de mer, — qui, chez moi, fut toujours très vive, — je viens de la satisfaire une fois de plus par la lecture du nouveau livre de Yann Nibor, !P^s éUfarelors. Savezvous que dans ce recueil — aussi bien du reste que dans le précédent, Chansons et V^cits de mer — il y a plus d'un petit chef-d'œuvre? Sont-ce des vers ? A peine. C'est écrit en patois et en argot de marine, criblé d'apostrophes, rimé va comme je te pousse. On n'a pas souci du beau style, sur le gaillard d'avant. Mais il y a ici plus de franche inspiration, plus de sincère poésie que dans tels poèmes obscurs et prétentieux dont nous sommes inondés.
Yann Nibor, qui est un vrai « mathurin » et qui porta longtemps le col bleu bordé de liston blanc, a le cœur simple ainsi que ses anciens compagnons, dont il nous conte les humbles joies et les misères héroïquement supportées. Esprit naïf et tradidonnel, il croit au bon Dieu, au drapeau, à l'honneur, à la famille, à tous les devoirs. N'ayez
pas peur, cependant, et ne craignez de sa parc rien de fade ou de banal. Il ne compose pas la romance pour jeunes demoiselles ; il peint ses rudes modèles tels qu'ils sont, d'après nature, et ne recule ni devant la vérité crue, ni même devant le gros mot. Ses matelots ne sont pas de petits saints. Après une longue campagne, ils vont boire et faire la noce dans les rues chaudes. Qui donc ne les excuserait pas, les pauvres bougres, comme dit Yann Nibor? Mais leur cœur bat, au coup de canon qui salue les couleurs ; mais, quand ils râlent, une balle dans le coffre, sur un champ de bataille du Tonkin , ils font le signe de la croix et se rappellent un bout de prière ; mais s'Us ont, au pays, une femme, des petits ou quelque vieille maman, ils lui laissent leur m délégation j>.
Mettons que je sois un réactionnaire indécrottable; mais j'aime tout de même mieux ce mondelà que les a sans-patrie j> et que les partisans de l'union libre.
Je remercie Yann Nibor de m'avoir transporté par l'imagination, son livre à la main, parmi cet honnête et bon peuple des matelots, qui m'est cher. Autant que je le peux, j'obéis à l'excellent conseil donné par Jean Richepin,
Et ne reste jamais un an sans voir la mer.
Car c'est toujours un vrai plaisir pour moi de me retrouver au milieu des braves gens de nos côtes de l'Ouest et d'admirer, moi, pâle et chécif Parisien, ces faces hâlées où les yeux bleus sont pareils à un coin d'azur dans un del d'orage.
Mais, sans avoir besoin de quitter Paris, j'ai, chaque année, l'occasion d'en voir de près quelques-uns, de nos gens de mer, et des exemplaires de choix, je vous prie de le croire. C'est à l'assemblée générale de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés, qui m'a fait l'honneur de m'admettre, depuis assez longtemps déjà, dans son conseil d'administration.
La cérémonie est solennelle et conserve pourtant un caractère de familiale bonhomie. On y convie, dans un vaste local, l'élite de la Société parisienne ; et, sur l'estrade d'honneur, s'installent des gros bonnets, des dignitaires de la flotte, avec la plaque d'argent sous le revers de l'habit. Mais là, devant l'imposant état-major, sur les premiers bancs, sont assis les héros de la fête, les lauréats de l'année. Ce sont les patrons et les hommes des canots de sauvetage, des pilotes, des gardiens de phare, des syndics des gens de mer, tous avec des teints de jambon, des figures et des mains boucanées par le soleil et par le vent du large.
GENS DE MER 33f
Les anciens ont risqué vingt fois leur vie; une humble et glorieuse quincaille esc épinglée sur le gros drap de leur redingote des dimanches. Ceuxlà ont déjà l'habitude de la chose. Mais il y en a, parmi les jeunes, de plus farouches. Je me rappelle, entre autres, un homme de l'île de Sein, un sauvage tout à fait, avec une barbe de Robinson Crusoé, à qui l'on attacha la médaille sur son tricot de laine.
Tous ces braves gens ont amené leurs femmes qui, vous le pensez bien, se sont mises sur leur trente-et-un. C'est là qu'on peut voir encore des gants de filoselle et les derniers cachemires français, tirés à quatre épingles. Quelques-unes portent des costumes bretons et lés charmantes coiffes de la presqu'île.
Pour ces hommes intrépides, pour tant d'actes de dévouement accomplis par eux, la Société de Sauvetage ne dispose que de trop peu nombreuses et bien chédves récompenses : de petites soihmes, quelques médailles d'or et d'argent, une ou deux croix d'honneur par année. Du moins, à ces courageux marins, ne ménage-t-on pas l'éloge. Les voix tremblent d'émotion et deviennent toutes éloquentes, qui exaltent leur esprit de sacrifice, leur mépris de la mort.
Mais OÙ le spectacle devient charmant, c'est quand on les appelle, Tun après l'autre, les sauveteurs, et qu'on les invite à venir chercher leur récompense.
Le loup de mer se lève alors, intimidé par tout ce beau monde, par les applaudissements. Il gravit très vite les degrés de l'estrade, serre avec timidité les mains tendues, comme s'il craignait de salir les gants blancs dans sa paume goudronnée. Puis il fait un effort, se redresse militairement pour recevoir sa médaille, et répond à l'accolade paternelle du vieil amiral par deux gros baisers de nourrice. Enfin, il retourne à sa place, trébuchant, les oreilles rouges, et se rassied, plus troublé, à coup sûr, que quand il souquait, sur son banc, dans le canot de sauvetage, assommé par les paquets de mer et souffleté par les embruns.
Nobles marins, héros sans le savoir, je n'ai pensé qu'à vous, tous ces jours-ci, non seulement à cause de ce retard de la Gascogne et des sinistres nouvelles qui nous viennent des côtes, mais aussi parce que le souvenir de vos solides vertus me consolait de tant de scandales, de tant de turpitudes, qui nous obsèdent et nous écœurent. Et, maintenant encore, je me rassure en songeant que toutes ces hontes d'en haut, ce n'est qu'une
ignoble écume qu'un vent de tempête emportera quelque jour, tandis que vous et vos pareils» les simples, les modestes, tous ceux qui croient à rhonneur et qui acceptent le devoir, c'est le fonds même, c'est l'inépuisable réserve de la France.
14 février 18^$.
La Tour-d'Auvergne
; YANT écrit mon article sur le maréchal Canrobert au lendemain même de sa mort, je n'ai pas eu l'occasion de placer mon mot sur les honteuses séances de la Chambre et du Sénat» où l'on marchanda ignoblement les honneurs funèbres dus à ce vieux brave. Cette nouvelle turpitude du monde politique ne m'a, d'ailleurs, nullement surpris, et je n'attendais pas moins de lui.
Voici un glorieux drapeau, tout déchiré parles balles, qui a flotté dans cent combats; c'est une relique sacrée pour la patrie. Par malheur, avant