‹ Mon franc-parlerChapitre 15 sur 56 · LE PETIT CAPORAL · texte numérisé non relu

LE PETIT CAPORAL

avait une intrigue quelconque, à laquelle il ne se mêlait qu'à peine, tout au plus pour accomplir un acte de souverain, faire justice, récompenser un trait de bravoure, donner la croix à quelque grognard. Le fond de la pièce, c'étaient les batailles, où il apparaissait à cheval, dans un nuage de fumée, et criait, au milieu du tumulte, quelques mots que tout le public connaissait, une phrase ou deux extraites des immortels bulletins.

Ni Taillade, ni Maurice Coste — je suis trop jeune ou je ne suis pas assez vieux, comme vous voudrez, pour avoir vu le fameux Gobert — n'étaient, au point de vue plastique, tout à fait satisfaisants dans le rôle de Napoléon . Mais quand l'un ou l'autre de ces acteurs entrait en scène, sanglé dans l'uniforme d'Arcole ou campé sur la selle cramoisie d'Austerlitz, oh ! fichtre de fichtre ! quelle émotion, des fauteuils au paradis!

Non, mes souvenirs ne me trompent pas. On n'entourait pas alors la grandiose figure de tous ces détails, jolis peut-être, mais assez mesquins, que j'appellerai les bibelots de l'histoire. On n'eût pas montré l'Empereur se disputant en patois corse avec ses sœurs ou faisant des crêpes chez Marie-Louise. Si l'on rappelait une anecdote, elle était héroïque, soit qu'il prit le fusil

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du voltigeur endormi pour monter sa faction, soit qu'il écartât brusquement le/chef de pièce pour braquer lui-même le canon de Montereau.

Un des tableaux de la pièce de M. Laya, où l'on voit l'Empereur passer la revue de ses grenadiers, est dans cette note-là. C'est de beaucoup le meilleur, et il produit un effet considérable.

Franchement, n'en avez-vous pas assez, comme moi, du Napoléon des mémoires intimes et des papiers secrets? Seriez- vous vraiment très satisfaits d'apprendre qu'Achille a subi l'infortune de Sganarelle? N'est-ce pas bien fané, l'Iliade mise en opéra-bouffe?

Feuilletez, je vous prie, les images, spirituellement naïves, de l'album de MM. Job et de Marthold, le Grand t^Çapolêon des Tetits Enfants. Vous trouverez là, je vous assure, des vérités plus essentielles sur l'Empire, que dans tous les in-octavo posthumes dont nous sommes bombardés.

Le sentiment public me donne raison. Il revient, purement et simplement, à l'épopée impériale, qui a, sur tous les racontars, la supériorité d'être vraie. Car personne n'est absolument sûr, après tout, que Joséphine ait eu des bontés pour

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un nommé Charles, tandis que la bataille d'Iéna est un fait incontestable.

Ah ! ne cherchons pas à la rapetisser, à l'altérer, à la détruire, l'épique et merveilleuse légende! Elle est notre plus précieux patrimoine. Je dirais même, plus vulgairement, — car je me méfie du style soutenu, — que le plus beau de notre nez en est fait. A quoi devons-nous l'alliance russe? A des sympathies, à des intérêts communs, à notre position géographique. Soit. Mais aussi à notre réputation militaire, à nos anciennes victoires. De quel chiffre, s'il vous plaît, Napoléon en a-t-il grossi le total?

Il est clair que les Français, tout en se reprenant de passion pour leur Empereur, ne songent nullement à partir du pied gauche pour bouleverser, à coups de canon, la carte d'Europe. Seulement, ils s'ennuient. Le présent est triste, l'avenir inquiétant. Pour la plupart des riches, pas d'autre idéal que de conserver leur bien, et chez un trop grand nombre de misérables, le désir de s'en emparer par la violence. Tous sont absurdes, les uns de ne pas aller au-devant de sacrifices qu'on leur arrachera quelque jour, les autres de rêver on ne sait quel communisme barbare. Et les gens de bon sens et de bonne volonté, qui savent

bien qu'on ne remplacera jamais le 14 Juillet par la Saint-Ravachol. mais qui souhaiteraient quand même un peu moins d'iniquité dans l'état social, ont le cœur navré de dégoût et de découragement.

Quelquefois, ils se consolent un peu en se retournant vers le glorieux passé, ils y cherchent un motif d'espérance. Si, pourtant, il surgissait, tout à coup, l'homme d'action, le justicier, le Chef!...

L'autre jour, dans un étalage de bric-à-brac, boulevard Montparnasse, j'ai retrouvé, en un cadre brisé, toute jaunie par les taches d'humidité, la gravure populaire qui représente un petit fantassin croisant la baïonnette vers la poitrine de l'Empereur.

C'est bien doux, la liberté, mais c'est bien hideux, le désordre dans les mœurs et dans les lois!... Et l'on se demande si, aujourd'hui, en reconnaissant le Petit Caporal, la sentinelle, au mépris de sa consigne, ne lui présenterait pas les armes.

11 janvier 1S94.

L'Agonie d'un Singe

ujourd'hui, si vous le permettez, nous parlerons d'autre chose que de l'anarchie et des anarchistes; car, vraiment, c'est un entretien dont nous sommes excédés. Il est probable, à cette heure, que Vaillant aura la vie sauve, et c'est un sport d'adopter la petite Sidonie. « Voilà qui va des mieux », comme on dit dans l'ancien répertoire ; et je n'ai pas besoin d'ajouter que je suis personnellement pour la clémence et pour la pitié.

Seulement, je vous avouerai franchement que je n'envie pas le sort de M. Carnot. A la pro-

chaîne explosion, — et il y en aura d'autres, vous savez, il faut nous habituer à danser au son de cette musique-là, — à la prochaine bombe, dis-je, je ne le vois pas blanc, cet homme si noir. S'il a fait grâce à Vaillant, on lui reprochera d'avoir encouragé l'audace des dynamiteurs, et s'il s'est montré rigoureux, on l'accusera de les avoir exaspérés. Charmante, la vie politique ! A la place de M. Carnot, je me rappellerais le zMeunier, son Fils et VcAne, et je n'écouterais que mon bon cœur. Mais, grâce au ciel, je ne suis pas président de la République! Je ne prends même pas le chemin qui mène à ce poste quasi royal, ayant l'année dernière décliné les honneurs du Conseil municipal dans la commune où je passe l'été.

Cependant, le vent est à l'élégie, et la presse qui, tous ces jours-ci, a versé tant de larmes attendrissantes, en a même répandu quelques-unes sur Max, l'orang-outang du Jardin d'Acclimatation, accablé de douleur, parait-il, parla mort de son camarade Maurice. Si Max a recueilli, comme c'est assez probable, le dernier soupir de son compagnon, son émotion et sa tristesse sont bien légitimes ; car rien n'est plus dramatique et plus lugubre que l'agonie d'un singe.

Lisez, si vous désirez vous donner cette sensa-

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