L AGONIE D UN SINGE
tion macabre, les admirables pages sur la mort de Vermillon, dans la {Manette Salomon des Concourt. Pour moi, le hasard m'a permis par deux fois de voir un singe moribond, et je vais essayer de vous raconter le dernier de ces deux navrants souvenirs.
Il y a quelques années, un jeune gorille de trois ou quatre ans arriva du Gabon à Paris et fut hospitalisé au Jardin des Plantes. J'y courus en toute hâte, ainsi que je le fais toujours lorsqu'on me signale quelque bête curieuse à voir. J'avais d'ailleurs l'imagination très montée sur les gorilles.
Je savais que le navigateur carthaginois Hannon, qui franchit les colonnes d'Hercule et serra la cote d'Afrique jusqu'au Cap Vert, avait rencontré et tué quelques-uns de ces monstrueux quadrumanes, en les prenant pour des sauvages, et que leurs dépouilles avaient été suspendues, comme des trophées, dans le temple de Moloch. Mais c'était surtout dans le livre de Du Chaillu, l'intrépide explorateur du Continent Noir, que j'avais lu de merveilleuses histoires sur le gorille.
J'avais appris là qu'il conservait la même femelle pendant plusieurs années, qu'il avait au plus haut degré l'amour de ses petits, et qu'il
était, par conséquent, le fondateur du mariage et de la famille, dans la société des singes. Du Chaillu ne tarit pas sur l'intelligence et le courage du gorille. Il raconte que l'énorme anthropoïde, poursuivi parles chasseurs, s'enfuit d'abord avec sa femme et ses enfants, les met à l'abri dans quelque cachette, puis, rassuré sur le sort des siens, revient sur ses pas, tout seul, pour combattre et pour mourir. Soyons de bonne foi, beaucoup d'hommes n'en feraient pas autant.
Vous avez vu sans doute, au Muséum, — et si vous ne l'avez pas vu, allez le voir, — le moulage de la tête du gorille que le Jardin Zoologique de Londres posséda quelque temps. C'est le diable en personne. Callot lui-même, dans la Tentation de saint o4nwine, n'a pas atteint cette horreur dans le fantastique. Ne menez pas là vos enfants; ils en auraient pour plusieurs nuits de cauchemar. Il est impossible d'imaginer une créature d'un aspect plus effroyable et plus féroce.
En allant au Jardin des Plantes rendre visite au jeune gorille nouvellement débarqué, je m'at> tendais donc à reculer, tout d'abord, d'épouvante. Quelle ne fut pas ma surprise? Adam, — c'était le nom dont la facile ironie des carabins avait baptisé la pauvre bête, — Adam s'offrit à