L AGONIE D UN SINGE I ] I
ma vue sous les traies d'un petit nègre d'une douzaine d'années, très décemment assis sur son derrière, qui drapait avec peine sur ses membres grelottants une couverture de laine et dont les yeux bruns se tournaient vers moi, pleins de douceur et de mélancolie.
Un petit nègre, vous dis-jeï Au visage très écrasé, soit. Avec quatre mains et du poil sur tout le corps, je vous le concède. Mais sans le plus petit bout de queue, s'il vous plaît! Et avec un regard si douloureusement fraternel, une physionomie si humaine et si poignante, que j'en eus un battement de cœur !
L'étudiant en sciences naturelles, qui faisait la présentation, voulut bien alors m'expliquer que le gorille, tant qu'il n'est pas adulte, reste extrêmement doux et conserve cette figure débonnaire. Mais, quand il atteint ses six ans, âge de sa puberté, il se transforme, pour ainsi dire. Son crâne se porte en arrière et semble s'aplatir; son mufle se développe, devient proéminent; ses yeux s'enfoncent et roulent furieusement sous une arcade profonde; sa gueule s'ouvre, menaçante et armée de crocs hideux. En quelques mois, le presque gentil négrillon se métamorphose en un monstre formidable.
Pour le moment, j'étais en présence, je le répète, d'un négrillon, à la tête parfaitement ronde, offrant un angle facial à peu près humain. Mais, hélas! sous notre climat maudit, — on était en plein hiver, — il agonisait, le négrillon, il mourait de froid, malgré les couvertures et le voisinage d'un gros poêle. Souvent secoué d'un frisson, le front plissé de rides soucieuses, il semblait m'implorer du regard, me demander secours. Oh! qu'il avait l'air misérable! Je me penchai vers lui, je caressai sa tête velue, je pris sa main Muette; elle était glacée.
« Oui, phtisique, dit l'étudiant, répondant à mon coup d'ceil de pitié. Dans quelques jours, ce sera fini... La même chose pour les orangs, pour les chimpanzés... On ne peut pas en acclimater un seul, des singes de la grande espèce. Et il n'y a que le gorille de Londres et celui-ci qui soient arrivés vivants en Europe... A peine a-t-on le temps de les observer. C'est dommage. »
Et, comme je demandais :
« Qu'est-ce qu'on pourrait lui donner qui lui fit plaisir ?
— 11 n'a plus guère d'appétit, reprit mon introducteur en tirant de la poche de son veston une pomme et un couteau. Enfin, essayez. »