‹ Mon franc-parlerChapitre 18 sur 56 · L AGONIE D UN SINGE · texte numérisé non relu

L AGONIE D UN SINGE

Et j'offris à Adam, avec route la bonne grâce dont je suis capable, un joli quartier de pomme.

Le singe, alors, accomplit un acte extraordinaire. Il étendit vers moi son bras droit, présentant sa main levée du côté de la paume, les doigts écartés, et il fit le signe négatif, le signe du refus. Oui, positivement! Le geste classique, le geste d'Hippocrate repoussant les largesses d'Artaxercès, dans le tableau célèbre!

Je sortis de là très troublé; et peu de jours après, les journaux m'apprirent la mort du gorille.

Quoi de plus inquiétant que la ressemblance de l'homme et du singe? Est-il un ancêtre, un troglodyte attardé? Est-il, au contraire, un homme déchu, retombé dans l'animalité pure? Les nègres africains disent, avec une inconsciente malice, que les singes sont des hommes comme eux, mais qui se gardent bien de parler, pour qu'on ne les force pas à travailler; et, à l'heure qu'il est, un Américain, fort savant personnage, passe sa vie, caché dans les forets du Brésil, à observer les anthropoïdes et cherche à découvrir, dans leurs ricanements et dans leurs cris, un langage articulé.

Comme ces miroirs, convexes ou concaves,

qui reflètent nos traits hideusement déformés et pourtant reconnaissables, le singe, presque toujours obscène et malfaisant, nous offre de nousmêmes une parodie ignoble, mais saisissante, et de là vient sans doute le sentiment de malaise, mêlé de répugnance et de curiosité, que sa vue nous inspire. Il est certain que bien des hommes sont presque semblables à lui, tant leurs visages sont bestialisés par leurs passions et par leurs habitudes ; et nous rencontrons par les rues nombre de gens qui, bien que dépourvus de mains inférieures et n'ayant pas une queue prenante qui se balance entre les basques de leur redingote, font penser tout de suite à de réels mandrilles, à des sapajous véritables et à des babouins authentiques.

Quelquefois, marchant parmi la foule, — dans le quartier de la Bourse, par exemple, où les faces simiesques abondent, — cette idée folle m'a traversé l'esprit, que je n'aurais qu'à acheter un litre de marrons et à les jeter par poignées sur l'asphalte, pour voir quelques-uns de mes contemporains, soudain repris par un instinct préhistorique, tomber à quatre pattes pour les ramasser et les enfouir vivement dans leurs abat-joues.

Je plaisante. Mais ce n'en est pas moins un

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mystère redoutable que f âme obscure des animaux, et que cette lueur d'humanité qui brille parfois dans leurs yeux. Le Roi de la Création, si dur et si cruel parfois pour les êtres inférieurs, qui ont reçu cependant l'étincelle sacrée de la vie, n'ose se poser cette question, se pencher sur cet abîme. Pour moi, j'en ai senti le vertige devant l'agonie du petit gorille, au Jardin des Plantes; et sa nostalgie d'exilé, son regard de souffrance et de misère, son geste, surtout, son geste de refus et de découragement, m'ont, pendant une minute, empli le cœur d'une compassion infinie et — je ne crains pas de le dire — fraternelle.

iS janvier iSçf.

L'Avant-Courrière

'affiche de l'oivant-Courrière qui tapisse en ce moment les murailles de Paris, n'attroupe guère les passants, me semble-t-il, et le mouvement en avant vers l'émancipation politique et sociale de la Femme ne sera pas beaucoup accentué, j'en ai peur, par cette orgie de papier jaune. Les réformes demandées par VcAvant-Courrière sont pourtant des plus modérées. Mais le nom seul de la nouvelle association indique qu'elle se promet d'être plus exigeante dans l'avenir, et je crois bien que les « législateurs français », comme dit l'affiche,

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