RENTRÉE DES CLASSES I
braves gens, très consciencieux, tout à leur affaire. Ils ne songeaient pas à devenir journalistes, — car il y avait très peu de journaux, — ni députés et ministres, car nous étions privés des délices du régime parlementaire. C'étaient des hommes de devoir, et ils y obéissaient en m'infligcant cinq cents vers pour avoir introduit en classe quelques feuillets des Chanrs du Crépuscule
— édition populaire illustrée, sur deux colonnes
— entre les pages de ma grammaire de Burnouf. Victor Hugo ne figurait pas au Programme.
Or, le Programme, c'était sacré. Il ne fallait jamais sortir du Programme. Quiconque s'en écartait courait chance de mal tourner et de finir sur l'échafaud. On m'assure qu'il en est toujours de même dans l'Université et que la consigne ordonne de tout sacrifier aux exigences du Programme. Ce qui me chiffonne, c'est qu'on ne cesse de le modifier et de le bouleverser, ce malheureux Programme. De mon temps, la Bifurcation des études y était inscrite. On plaçait les élèves de quatrième à la fourche de deux chemins, comme Hercule, et l'on demandait à ces jeunes gens, qui, pour la plupart, n'avaient encore manifesté de dispositions que pour le chat-perché ou l'élevage des versa soie dans un pupitre, s'ils
se destinaient aux lettres ou aux sciences, si la gloire d'un Racine ou d'un Bossuet les sollicitait plus que celle d'un Laplace ou d'un Cuvier. Il eût été aussi raisonnable de tirer la chose à l'as de cœur. Ce système est, à présent, en exécration, je le sais bien. Mais tenez pour certain qu'il y a, au Programme, un autre système dont on reconnaîtra l'infirmité, un de ces quatre matins, et qu'on remplacera par un nouveau. Le Programme n'en doit pas moins être considéré comme infaillible jusqu'à nouvel ordre.
Je n'entends rien aux questions de pédagogie. Mais je suis convaincu qu'il n'y a point de collier à toute bête, qu'on ne fait rien qui vaille sans un peu d'initiative et de liberté, et que le mandarinat à outrance est une chose détestable.
Celui de mes professeurs qui me confisquait si cruellement mes fragments de Victor Hugo observait le Programme avec une discipline aveugle. Tranchons le mot, c'était un cuistre. Non content de m'avoir donné un pensum et dérobé les précieuses pages, il en faisait une lecture accompagnée de commentaires ironiques. Il avait, certes, en agissant ainsi, le désir de m'offenser et de m'humilier; mais surtout — Victor Hugo n'étant pas au Programme — il se livrait à cette volupté,