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mille fois constaté, — c'est que la femme, dans le commerce parisien, et, principalement, dans le commerce en boutique, est toujours la plus utile des associées et, très souvent même, fait à elle seule presque toute la tâche. On ne dira jamais assez combien les boutiquières de Paris mettent, au service de l'entreprise dont leur époux est censément le seul maître, de labeur, d'intelligence, d'activité, de finesse et de bonne grâce.
Il n'est point rare que le mari, tout en restant le patron nominal, mais comprenant qu'il n'est pas du tout indispensable, accepte son infériorité, se contente d'une besogne de détail, ou même — pourvu qu'il soit enclin au far-niente — se désintéresse tout à fait de son commerce.
J'ai connu un papetier qui passait toutes ses après-midi et toutes ses soirées à tripoter des cartes ou à brasser des dominos à l'estaminet, tandis que sa femme dirigeait son établissement avec beaucoup de courage et de zèle.
« Elle me reproche d'aller au café, disait-il naïvement ; cependant, c'est mon seul plaisir. »
Et comme la pauvre papetière, si mal secondée par ce videur de bocks, ne réalisait, malgré ses efforts assidus, qu'un assez médiocre chiffre de bénéfices :
« Et l'on prétend, s'écriait-il avec conviction, qu'on fait facilement fortune dans le commerce... Eh bien ! voilà vingt ans que je travaille comme ça, et je n'ai pas encore de quoi me retirer à Joinville-le-Pont. »
Dans certaines professions spéciales, où la femme est seule patronne, l'homme devient alors un être absolument parasite. C'est un type parisien assez remarquable à cet égard, par exemple, que l'époux d'une couturière ou d'une modiste qui gagne bien sa vie. Quelquefois — pas souvent — il est occupé, au dehors, par un petit emploi dont il garde le produit pour ses menues débauches. Mais, la plupart du temps, il ne fait rien, ou presque rien. Il tient les livres de sa femme, prépare les factures, tout au plus.
C'est toujours un homme aimé pourlui«même, un joli garçon, un miroir à ce que vous savez. Trop beau pour rien faire, il est pareil au lys de l'Ecriture. Sa femme, qui a du goût et qui est très élégante, veut qu'il soit bien mis, lui aussi, qu'il lui fasse honneur, et il porte des cravates irrésistibles.
Il est plein de prestige aux yeux des ouvrières, qui disent « Monsieur » en parlant de lui. Il exerce^ dans ces jeunes cœurs, de secrets ra-
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vages. « Madame », sans doute, est jalouse, et le surveille. Mais elle est si occupée ! De temps en temps, il subjugue une apprentie. Quand la patronne s'en aperçoit, ah ! il y a une scène à tout casser!
« Faites votre paquet, petite malheureuse ! »
Mais elle est du peuple, la patronne. Elle ignore les longues rancunes, et il sait si bien l'enjôler. Elle finit par s'attendrir, excuse même le scélérat, ce II est si bel homme ! » Et elle lui pardonne les trottins.
Etre mari de modiste ! Vivre, comme un pacha, dans un harem de grisettes, adoré de la Validé! Quel rêve ! Par malheur, le rôle est un peu ignominieux.
Me voilà loin des revendications de Voivam- C ouvrière. Mais, bah ! j'ai dit ce que je voulais dire, et j'ai exprimé mon estime et ma sympathie pour ces femmes courageuses, pour ces femmes de tête et de devoir, comme on en rencontre à chaque pas, dans Paris. Entre nous, je crois bien que celles dont je parle ne se soucient guère de politique. Si le sexe enchanteur était admis à voter, une belle fruitière que je sais bien négligerait peut-être de se faire inscrire sur la liste, et une jolie épicière de ma connaissance
serait capable d'oublier l'heure de la fermeture du scrutin, pour servir un client qui viendrait lui acheter une livre de pruneaux.
D'ailleurs, j'y pense. Au cas où ma fruitière et mon épicière auraient des passions électorales, elles pourraient, dès à présent, les assouvir, sans qu'il fut besoin pour cela de bousculer notre Constitution. N'ont-elles pas leurs époux, qui m'ont l'air de simples maris de la Reine? Je jurerais que ces dames les mènent par le bout du nez.
21 janvier icS'y./.
Une Tête coupée
n assez ennuyeux accident de santé k m'est arrivé. Je viens d'être, non pas £^f^x: dangereusement, mais très douloureusement malade, pendant quelques jours, et je suis encore, à présent, selon le mot du bon peuple, un peu patraque. D'ailleurs, je ne compte plus mes indispositions, et je pourrais dire comme Voltaire: « Je suis né tué. »
Je ne fais pas ici cette confidence pour qu'on me plaigne. La destinée m'a si doucement traité à tant d'égards que je juge équitable de payer ainsi mon tribut à la loi de nature, à la souffrance.
On s'y habitue, d'ailleurs, et, pour ma part, j'y suis résigné. J'ai eu une enfance et une jeunesse maladives. L'âge mûr me trouve encore valétudinaire. Sans attacher à la vie plus de prix qu'elle ne vaut, j'accepte d'avance, si Dieu me l'accorde, une vieillesse de pot fêlé.
Est-ce mon état de convalescence qui me rend, aujourd'hui, singulièrement impressionnable? Mais, devant mon feu, plongé dans le fauteuil d'Argan, en tête-à-tête avec ma tasse de tisane, je n'ai pu lire le récit de l'exécution de Vaillant sans une émotion profonde, et le bruit sourd de ce coup de guillotine m'a terriblement secoué le cœur.
Je n'ai pas besoin de m'expliquer de nouveau sur le compte des anarchistes. Leurs théories me paraissent imbéciles, leurs forfaits abominables, et cesThugs du monde civilisé me font horreur. Si sincère que soit ma compassion pour les misérables, si porté que je sois à l'indulgence pour leurs actes de désespoir, je frémis d'indignation devant ces fous furieux qui tuent pour tuer et frappent au hasard.
Je comprends que la société, dans ces circonstances extrêmes, se sente non seulement le droit, mais le besoin absolu de se défendre et de sévir.