‹ Mon franc-parlerChapitre 22 sur 56 · UNE TÊTE COUPÉE I · texte numérisé non relu

UNE TÊTE COUPÉE I

Elle ne fait, après tour, que répondre à la terreur par la terreur. Qu'on ne s'y trompe pas. Les anarchistes — inconsciemment, si Ton veut, et aveuglés par d'absurdes doctrines — sont les pires réacteurs qu'on ait jamais vus. Les premières victimes de leurs explosions sont la clémence et la liberté. Le fameux « geste » du compagnon qui jette une bombe est celui d'un semeur de haine et de servitude.

Je sais tout cela. Néanmoins, la pensée de cette tête d'homme coupée, lundi matin, au petit jour, sur la place de la Roquette, m'est insupportable. Ce n'est pas raisonné, c'est nerveux, instinctif, c'est le recul machinal devant une flaque de sang. Soit. Mais je ne puis songer à ce décapité sans une affreuse angoisse.

Je ne croyais pas à l'exécution. D'abord, il n'y avait pas eu, en somme, de victime frappée à mort, et c'était, depuis longtemps, l'usage de ne point punir avec la dernière rigueur un crime avorté. Puis, ce crime, si terrible qu'il fût par l'intention, était désintéressé, né d'une idée abstraite. Le passé de l'homme, son enfance abandonnée, son existence si dure, plaidaient aussi en sa faveur. Dans la presse indépendante, des voix généreuses avaient supplié pour lui, très haut et

avec éloquence. « Courant d'opinion tout littéraire, » ont dit quelques-uns, assez dédaigneusement. C'est, au contraire, l'honneur des hommes d'art et de pensée d'avoir exprimé, une fois de plus, leur dégoût devant l'échafaud. Enfin, dans mes entretiens avec toutes sortes de gens, j'avais cru sentir une détente, un mouvement vers la pitié. Bref, j'étais persuadé qu'on ferait grâce.

Celui dont elle dépendait s'est cru forcé d'être implacable. C'est, j'en suis persuadé, après des heures de sombres réflexions, après une lutte cruelle entre sa raison et sa sensibilité, qu'il a renoncé au droit si précieux d'épargner une vie humaine pour obéir stoïquement au redoutable devoir de punir. Personne n'a qualité pour juger, dans cette circonstance, le chef de l'État. Il ne relève que de sa conscience.

Mais devant cette pâle et lamentable tête dans le panier de son ensanglanté, il est permis de songer aux conséquences du fait accompli. J'ai peur qu'elles ne soient funestes.

« Il fallait un exemple, » me crie quelqu'un en faisant la grosse voix.

Peut-être?

Oui; pour le vulgaire bandit, pour le rôdeur des sinistres banlieues, pour l'assassin qui « dé-

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