‹ Mon franc-parlerChapitre 24 sur 56 · UNE TÊTE COUPÉE ICI · texte numérisé non relu

UNE TÊTE COUPÉE ICI

fanatiques et que sa more ne sera pas bientôt vengée?

« Qu'importe? — me répondent des bouches où grondent la peur et la colère. — OEil pour œil ! A quiconque rêve le retour à la barbarie, appliquons la loi de la barbarie, l'inflexible talion ! »

Hélas! nous en sommes là. Après chaque marmite infernale lancée sur la foule innocente, la société prendra désormais par l'oreille une tête tondue de guillotiné et la jettera aux anarchistes comme un défi sanglant; et, dans le tumulte des cris de rage et de fureur poussés de toutes parts, on n'entendra plus les rares voix qui voudraient encore parler de réconciliation et de miséricorde. Voilà où ils nous ont menés, les imposteurs politiques, les flagorneurs du peuple, les mendiants de votes, les prometteurs de Paradis sur terre, après un demi-siècle de suffrage universel et plus de vingt ans de République!

Sois content, Joseph de Maistre! Le bourreau est toujours le premier dans l'État, et l'édifice social n'a pour base que les quatre dalles de l'échafaud!

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Maxime Du Camp

^^UR VoAnnuaire de l'Institut la liste des membres de l'Académie Française occupe trois pages. Il y a dix ans à peine que j'ai l'honneur de siéger parmi les Immortels, et déjà mon nom est presque tout en haut de la deuxième. Notre cAnnuaire est, pour nous, d'une lecture très mélancolique. Je n'ouvre jamais ce nécrologe sans me murmurer la lugubre formule de salutation des Trappistes: « Frère, il faut mourir! » La Mort, en biffant aujourd'hui sur le feuillet le nom de Maxime Du Camp, me fait encore monter d'un cran sur

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la liste des Quarante. Me voici le dix-huitième. Sinistre et trop rapide avancement ! Je me rassure tant que je peux, sans doute, en songeant à l'âge vénérable de nos doyens. Mais, c'est égal, un académicien ne devrait jamais ouvrir son oAnnuaire. Ce petit volume n'est bon que pour les candidats.

La nouvelle, très inattendue, de la mort de Maxime Du Camp, m'a très péniblement affecté, car, bien que je n'eusse fait sa connaissance personnelle qu'au moment où je me présentai à l'Académie et où je lui rendis la visite d'usage, nous nous étions liés, depuis lors, d'une sympathie sincère. J'ai été aussi très surpris d'apprendre qu'il eût déjà soixante-douze ans. Car, à l'exception de sa surdité, il n'y avait en lui aucune apparence de vieillesse.

Il avait été un très beau et très élégant cavalier, et le temps, tout en laissant tomber quelques flocons de neige sur sa barbe noire et fourchue, ne l'avait pas dégradé. Droit comme un peuplier, portant beau, l'œil vif, le sourire affable, la main cordialement tendue, il offrait une physionomie à la fois mâle et gracieuse, dont la séduction était vive.

Je le vois encore, dans nos séances, assis aussi

près que possible du bureau et enveloppant parfois de la main son oreille, pour ne rien perdre de ce qu'on disait. Il jetait souvent son mot, toujours franc, et qui, parfois même, semblait brutal, étant données les habitudes de politesse raffinée qui sont le charme et l'originalité de la Compagnie, et qu'elle a mille fois raison de maintenir.

Mais Du Camp était un passionné. Preuve de sa persistante jeunesse.

Pour défendre son avis, il trouvait tout de suite la phrase hardie, l'expression pittoresque. Et, comme il était très aimé de tous, ses coups de boutoir ne choquaient pas, faisaient sourire au contraire, et faisaient réfléchir. Dans une discussion trop prudente, trop enveloppée de courtoisie, devenant obscure, il apportait brusquement la lumière crue d'une opinion directe, vraiment personnelle. Il disait ce qu'il pensait. C'était ce que son ami, le grand Flaubert, appelait « faire l'homme saoul ».

La vérité est une grande force. En définitive, c'était presque toujours à Du Camp qu'on donnait raison.

Sa vie fut aventureuse — et très laborieuse aussi. Phénomène assez rare. Il a été un homme

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à bonnes fortunes, un grand voyageur, un soldat, un curieux de toutes les sensations, de tous les spectacles, et, de plus, un écrivain très fécond, un bourreau de travail. Il était de ces énergiques qui, réveillés sous la tente par le froid d'une nuit au désert, couvrent les pages de leur calepin, à la lueur d'une bougie, ou qui écrivent après la bataille, éclairés par le feu du bivouac.

Je crois bien qu'il aima surtout à vivre, qu'il rechercha, partout et toujours, l'action. Au moins jusqu'à l'âge mûr, la pensée et la plume ne lui suffirent pas. Il prenait plaisir à se rappeler ses souvenirs militaires et cette expédition des Mille, où il lit bravement le coup de fusil, dans l'héroïque bande commandée par Garibaldi.

A plusieurs reprises, la politique l'avait tenté. Adversaire de l'Empire absolu, dans ses articles de la Tievue de Taris, dont il était un des fondateurs, et qui fut violemment supprimée, il se rallia à l'Empire libéral, et, en 1870, la déclaration de guerre fut, dit-on, la seule cause qui l'empêcha d'être nommé sénateur.

N'oublions pas que, à cette époque, Paradol acceptait une ambassade, et que Thiers et Gui-

zot, ces deux ennemis de toujours, se réconciliaient et unissaient leurs efforts pour assurer — eux, vieux orléanistes — l'élection d'Emile Ollivier à l'Académie Française.

La volte-face de Maxime Du Camp me semble vénielle. J'en tirerai néanmoins cet enseignement : Artistes et poètes, mes amis, nous avons le droit de nous plaindre et de faire la grimace si la cuisine politique qu'on nous sert est dégoûtante ; mais ne grossissons pas le nombre des gâte-sauce. Le métier est trop salissant. Et nunc erudimitii.

L'œuvre de Du Camp, remarquable à bien des titres, est imposante par la masse du labeur. Assurément, plus d'un de ses livres a déjà péri. L'arbre a quelques branches sèches. Jeune poète, il tenta vainement — comme plusieurs autres — de parler de science en vers et de dégager la poésie des chemins de fer et des usines. Qui se souvient des Chants modernes ? L'oubli est plus injuste, qui couvre, mais d'où l'avenir tirera peut-être les éMémoires d'un suicide ; car bien des pages en sont brûlantes de passion. Mais l'ouvrage intitulé : Taris, ses organes, ses fonctions et sa vie, est certainement fait pour durer.

Ils sont innombrables, ceux qui comprennent,

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qui admirent, qui aiment Paris. Ils sont rares, ceux qui le connaissent. Maxime Du Camp l'a étudié, vu de ses yeux, décrit, du tréfonds de ses égouts jusqu'au faite de ses édifices. Et il n'a pas seulement donné de tous les aspects extérieurs de Paris un tableau complet et magnifique; il l'a pénétré jusqu'à l'âme et il en a analysé la vie morale et intellectuelle. La prodigieuse Cité est là tout entière, avec ses splendeurs et ses hontes, son génie et ses misères, ses travaux et ses plaisirs, ses vertus et ses infamies.

Le Taris de Maxime Du Camp demeurera, et il n'y a qu'un mot qui définisse bien un tel livre. C'est un monument.

Tout le monde a présente à l'esprit la haine que la plupart des républicains avaient vouée à Maxime Du Camp pour ses travaux sur la Commune. L'ancienne « chemise rouge » était devenue bête noire. Pour ma part, je m'en étonne encore à l'heure qu'il est; car les Convulsions Je Taris ont été écrites en partie d'après nature, et toujours d'après les documents les plus sûrs et les mieux contrôlés. Il est, en vérité, stupéfiant de voir d'honnêtes gens et de bons Français se solidariser, par passion politique, avec les au-

teurs d'une guerre civile absolument sans excuse, puisqu'elle éclata en présence de l'ennemi victorieux.

Mais tel est l'esprit de parti. Il y a eu une amnistie pour les coupables. On n'a jamais pardonné au témoin qui avait dit la vérité.

Notez que, quand je dis les coupables, je veux bien admettre les circonstances atténuantes, la folie obsidionale, la fureur contre l'Assemblée monarchique. Je m'indigne des répressions féroces. Mais le crime n'en reste pas moins le même. On s'est entr' égorgé sous les yeux des Prussiens. Pour moi, qui place la patrie avant tout, peu m'importe que les Fédérés aient sauvé la République, puisqu'ils ont, dans ce temps-là, déshonoré la France.

Quant au livre de Du Camp, son grand tort, je le répète, était d'être véridique. On ne pouvait le réfuter ; on prit le parti d'injurier l'auteur. Je ne veux qu'une preuve de l'impartialité de l'historien. Il traite mieux les hommes de la Commune qu'ils ne se traitent eux-mêmes. En veut-on un exemple? J'ai lu le volume de Vésinier; il accuse tout le monde de trahison. Or, c'est par les Convulsions de Taris que je sais qu'il y eut des hommes purs et intègres dans

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