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AVEC LES POÈTES

tion d'une fantaisie rimée qu'il n'en a fallu pour la signature des Préliminaires de Léoben, et où, pour réussir, le poète doit avoir deux hommes en lui, celui qui fait les vers et celui qui fait les courses.

Je veux espérer, malgré tout, qu'un imprésario aura la bonne inspiration de monter Y Ésope de Théodore de Banville, et nous donnera la joie d'acclamer sa douce mémoire.

Les vers de Banville sont des oiseaux de lumière, de blanches colombes. Aussi, le contraste est-il vif, quand, après avoir admiré leur libre vol en plein azur, on regarde les Chauves-Souris, de Robert de Montesquiou, faisant palpiter leurs ailes de cuir dans le ciel du soir, et profilant leur sinistre silhouette sur le sanglant crépuscule. Vous venez de respirer des roses de juin, largement épanouies et encore humides de rosée, dont l'auteur des Cariatides, en bon jardinier qu'il est, vous a offert une grosse botte; et tout à coup, le Chef des odeurs suaves vous introduit dans une serre surchauffée, où la migraine vous étreint les tempes, où les parfums capiteux vous oppressent et vous troublent; et alors, avec beaucoup de cérémonie, il vous présente, l'une après l'autre, ses orchidées monstrueuses, ses fleurs empoison-

nées ou même quelque plante de cauchemar, hideusement Carnivore, et qu'on ne parvient à nourrir qu'en lui attrapant des mouches.

Je n'exagère pas. La sensation est bien celle-là.

Aimez-vous le rare, le tarabiscoté, le bizarre et l'artificiel? En ce cas, lisez les Chauves-Souris, lisez le Chef des odeurs suaves. Je vous promets des voluptés infinies. Car — ne vous y trompez pas — Robert de Montesquiou est un artiste en vers d'une habileté incomparable. A tous les raffinements parnassiens il sait allier les complications décadentes; son vocabulaire est d'une opulence prodigieuse; et pour être furieusement maniérée, son « écriture » — comme on dit à présent — n'en est pas moins très savante et souvent exquise.

Mais c'est sa façon de penser et de sentir qui est surtout extraordinaire. Sa nature consiste à n'être pas naturel. On peut ne pas aimer son originalité, mais elle est incontestable. Il est un excentrique, il n'est pas un poseur. C'est sans aucun effort, j'en suis persuadé, que, pour dire : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles », il trouverait surle-champ deux allitérations et une rime époustouflante.

Il est resté l'étrange jeune homme que j'ai

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connu, il y a bien des années déjà, et qui, mécontent que le gardénia de son habit fût inodore, y versait quelques gouttes d'une essence de parfumerie. Mais pour rien au monde il n'eût mis à sa boutonnière quelques violettes ou un œillet. Une fleur qui aurait senti bon tout naturellement lui aurait paru d'une vulgarité à soulever le cœur.

Cependant je me rappelle que, dans ce tempslà, il manifestait pour toute publicité une répugnance insurmontable. Un jour qu'il m'avait lu quelques-uns de ses poèmes et que, les jugeant très intéressants et de la plus spéciale curiosité, je l'engageais à faire gémir la presse :

« Non, me répondit-il avec une jolie impertinence. Si jamais je me décide à publier mes ouvrages, il n'en sera tiré que treize exemplaires, douze pour quelques esprits d'élite... et un pour la foule. »

Robert de Montesquiou a eu bien raison de renoncer à cette aristocratique et dédaigneuse résolution. Le voici à la mode. Les moins sympathiques sont contraints à l'estime devant ce gentilhomme qui a tant travaillé, car son œuvre est déjà très considérable; et ses vers comptent un grand nombre d'admirateurs, parmi lesquels je

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m'inscris bien volontiers, après avoir fait mes réserves.

Car, il faut que j'en convienne, dussiez-vous me traiter de fétide bourgeois et de philistin répugnant, je donnerais toutes ces jolies choses pour une chanson de pâtre, patoisée, ponctuée d'apostrophes, mais où une larme^ tremblerait au bout de la rime, comme une goutte d'eau au bout d'une feuille, après la pluie. Vous me connaissez, d'ailleurs, et vous savez que je préfère le plein air à l'atmosphère étouffante de l'hôtel Rambouillet, et les papillons des champs aux éventails des précieuses.

Pour retrouver un peu de nature et de simplicité, j'ai, fort heureusement, sous la main deux poètes de terroir, Eugène le Mouël, qui a cueilli en Bretagne sa Fleur de 'Blé noir, et François Fabié, dont les Voix rustiques nous apportent l'écho du pays cévenol. Ils me sont chers, ces deux-là, car ce sont des âmes sincères, car ils aiment et chantent leur pays. Ils me charment également, et je ne sais, vraiment, auquel des deux musiciens donner la préférence, tant le biniou de le Mouël a de tendresse mélancolique, tant le flûtiau de Fabié a d'agreste âpreté. Virtuoses — et virtuoses accomplis — ils le sont l'un et l'autre, mais par

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la grâce de l'instinct, à la façon du rossignol. Qu'ils restent fidèles au sol natal, les poètes amis, qu'ils continuent à promener leurs rêveries et à murmurer leurs poèmes, l'un au bord de la mer ou à travers la lande, l'autre dans ses forêts et dans ses montagnes. C'est cette heureuse variété d'inspiration qui fait la richesse et la beauté de notre littérature nationale. Il faut des fleurs de toutes les provinces pour la parure poétique de la France.

Mais il ne faut pas trop de fleurs. Il ne faut pas médire surtout d'une fine poularde d'Ambérieu arrosée de vin du Rhône. N'est-ce pas, Gabriel Vicaire ?

En voilà un qui n'est pas à sa place! Car, tandis que la critique se bat les flancs et tâche de s'exciter pour toutes sortes de tentatives pédantes et prétentieuses, c'est à peine si je lis de loin en loin, accompagné d'un maigre éloge, le nom du délicieux auteur des Émaux bressans et de la Légende de saint C^jcolas. Il a un grand tort, c'est vrai, par le temps qui court. Il parle une langue pure et claire comme l'eau des cressonnières ou comme les yeux de sa blonde. Et puis — autre infériorité! — tout, dans son aimable génie, amour de la tradition, grâce légère, naïveté mali-

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cieuse, mélancolie vite dissipée, pointe d'épicuréisme, tempérament à la fois sensuel et sentimental, rhythmes dansants, refrains de chansons, tout est français, — français comme un vieil ormeau de nos grands chemins! Pour le moment, nous cherchons un Lamartine islandais ou un Victor Hugo bulgare, et nous n'avons pas le temps de remarquer que Gabriel Vicaire est un des plus savoureux poètes de chez nous.

Vous en qui palpite l'âme des aïeux, lisez bien vite cAu bois joli, le dernier recueil de Gabriel Vicaire. Vous l'y retrouverez tout entier, mais un peu changé cependant, sans avoir rien perdu de ses séductions. Plus qu'autrefois, sa fantaisie se teinte de rêve, son imagination se peuple de magiques chimères. Un soir, ce bon vivant a pénétré dans la forêt shakespearienne, il y a rencontré la Reine Mab, il en est tombé amoureux, et si, au retour, il s'assied encore sous la tonnelle, à la porte du cabaret, il ne prend plus la taille de la servante et il reste pensif devant son verre plein, croyant voir la fée qui lui sourit dans un rayon de lune.

Enfin, je vous ai gardé, pour la bonne bouche, Auguste Dorchain, jeune et filial ami. A chaque page de votre nouveau volume, Vers la Lumière,

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