AVEC LES POÈTES
j'ai reconnu votre âme si délicate et si douce, votre âme veloutée, si j'ose dire. Vous nous la livrez, et vous nous confiez en même temps votre modeste et noble existence d'étude, de recueillement et de bonheur intime, dans l'admirable pièce intitulée Trcceptes. Les jeunes gens qui se destinent à vivre pour l'art et pour la pensée devraient les apprendre par cœur, ces tercets à la triple rime. En ce poème médullaire, aux vers si fermes et si purs, est promulguée la bonne loi. Qu'ils l'acceptent, les jeunes artistes, dans sa réconfortante austérité, et qu'ils n'existent, comme vous le faites, que pour un grand idéal et un grand amour.
Dans une heure douloureuse, j'ai exprimé le souhait inavoué de bien des cœurs en écrivant ce vers :
Avoir le même amour pendant toute la vie.
Ce désir est réalisé pour vous, mon cher enfant. Et cet amour, dont vous êtes comme enveloppé, exalte votre ivresse lyrique, chasse devant son souffle le pessimisme et l'ironie et conserve en vous le précieux trésor des illusions. Il vous conduit vers les hautes et consolantes pensées.
C'est en pressant dans votre main une main fidèle que vous allez vers les sommets, conduit par une étoile dont vous cherchez sans cesse le reflet dans des yeux adorés. C'est cet amour qui donne à vos vers une suavité racinienne et qui fait de vous un touchant et profond poète de l'espérance, de la tendresse et de la pudeur.
rj février 1894.
Petites Gens
>^\v$ as encore bien solide et pesant un peu ^{jt sur ma canne, je me suis tout de même
4^(12! laissé séduire, dimanche dernier, par le beau soleil, et j'ai fait une promenade dans mon quartier, qui est assez excentrique, et tout proche de la banlieue. Le temps était vif et gai. Un vent froid. Beaucoup de lumière. Notre Midi a quelquefois de pareilles journées, quand se lève le mistral. Un très grand nombre de promeneurs gobait, comme moi, l'oxygène sur le boulevard Montparnasse et sur le boulevard des Invalides. En général, du petit monde, mais s'étant mis sur
son trente-et-un, ayant fait toute la toilette qu'il pouvait, à cause du dimanche et en l'honneur du ciel clair.
J'ai retrouvé avec plaisir les arbres de mes boulevards, dépouillés par l'hiver, mais en qui la sève est en plein travail. Bien que jeunes, ils sont pour moi d'anciennes connaissances. Je les ai vu planter, à l'état de manche à balai, il y a vingt-deux ans, après la guerre, quand je suis venu loger par ici. Ils ont grandi, tandis que je vieillissais. Sans doute, ils ne me font pas encore oublier leurs prédécesseurs, les ormes géants qui dataient de Louis XIV, et qu'on a, bêtement et inutilement, coupés pendant le siège. Pourtant, les voici déjà grands garçons, et, depuis quelques étés, ils donnent un assez bel ombrage.
Au fond, il est un peu mélancolique de voir des arbres se développer et s'épanouir sur son chemin accoutumé. On s'imagine qu'ils vous reconnaissent, eux aussi. Peut-être parlent-ils de vous, dans le murmure de leurs rameaux!
« Eh! eh!... Mais il se démolit, ce monsieur. Quand nous n'étions que des baliveaux adolescents et qu'on nous a installés ici dans une armature de fer, il marchait d'un pas relevé, et quelquefois, en été, par les nuits d'étoiles, il avait au
PETITES GENS IJj
bras une jeune personne en chapeau fleuri... Maintenant, il va tout seul, comme un sage, regarde à ses pieds et ne fait plus le moulinet avec son jonc... Fini de rire, mon bonhomme! »
Pour ne plus penser à ces diables d'arbres, qui doivent être des blagueurs, en leur qualité de parisiens, je me suis mis à observer la foule.
Elle était charmante.
Oh! du tout petit monde, je le répète. Mais si propre, si décent, dans ses habits des jours de fête. Il y avait là, isolés, allant par groupe ou en famille, des employés de bureau, des commis de magasin, de modestes commerçants ayant fermé boutique, des ouvriers aussi, mais de ceux qui travaillent et qu'on ne rencontre pas chez le ce troquet » ou dans les réunions publiques. On en trouve encore beaucoup, vous savez.
Vous les voyez d'ici, mes promeneurs. Vous la connaissez, cette vieille dame, entre ses deux filles à pourvoir. Un peu mûres, les pauvres demoiselles. Hélas! ni dot, ni beauté. Vous l'avez rencontré bien des fois, ce jeune couple, dont l'union promet d'être très féconde, le papa de vingt-cinq ans, tenant par la main une toute petiote en chapeau à panache, et la maman — en robe bien simple, l'air maladif, pas plus grosse
qu'une mauviette — poussant devant elle la voiture d'osier, dans laquelle un énorme nouveau-né suce son hochet. J'espère qu'ils sont bien astiqués et tirés à quatre épingles, ces trois calicots, avec leur chapeau numéro un et leurs gants de chevreau à trois soixante-quinze ! Et leur camarade, le maréchal des logis de hussards, a-t-il assez bon air avec son dolman bleu, son pantalon en drap d'officier et son galon d'argent? Tiens, voilà le photographe de la rue du Cherche- Midi! Toujours sa barbe de fleuve et son feutre a la Rubens. Mais le regard d'un brave homme; et comme il est fier de se promener avec son rhétoricien ! Eh ! pas si vite, les deux sœurs ! Vous savez, celles qui tiennent le magasin de deuil. Laissez-nous voir un peu vos jolis visages de brunes aux yeux bleus. A la bonne heure, le charpentier, — oui, celui qui a mis sa belle redingote et son large pantalon de velours tout neuf. — C'est très bien, cela, de porter ce gros bébé de trois ans sur l'épaule; car elle ne paraît pas bien forte, votre bourgeoise en bonnet de linge et en gants de filoselle. N'allez pas, d'après ses grosses moustaches, prendre ce vieux monsieur décoré pour un ancien militaire. Il attend sa retraite, comme sous-chef à la Caisse d'épargne.